Préambule au Non-dupes-errent (1ère Partie)
Auteur : Denise Sainte Fare Garnot 11/01/2012
Lors de la dernière leçon de Encore, le 26 juin 73, Lacan annonce : « Voilà, je vous quitte. {…} depuis vingt ans que j’articule pour vous des choses je n’ai jamais su si je continuerais l’année prochaine. Ça fait partie de mon destin d’objet a {…} Après dix ans, on m’avait en somme retiré la parole {…} J’ai continué pendant dix ans encore. Pourquoi pas arrêter là l’encore ?{…} Il se pourrait qu’à cet encore, j’ajoute un c’est assez.
Malgré cet avertissement, il recommence le 13 novembre 1973 Les non-dupes errent qui
débute ainsi :
« Je recommence donc.
Je recommence, puisque j’avais cru pouvoir finir …
Je recommence même parce que j’avais cru pouvoir finir.
C’est ce que j’appelle ailleurs la passe : je croyais que c’était passé. Seulement voilà, cette créance, je croyais que c’était passé, cette créance m’a donné l’occasion de m’apercevoir de quelque chose. C’est comme ça, ce que j’appelle la passe : ça donne l’occasion tout d’un coup de voir un certain relief de ce que j’ai fait jusqu’ici. Et c’est ce relief qu’exprime exactement mon titre de cette année, celui que vous avez pu lire, j’espère, sur l’affiche et qui s’écrit : Les non-dupes errent.
Ça sonne drôlement, hein ? C’est un petit air de ma façon. Ou pour mieux dire les choses, une petite erre (e, deux r, e). Vous savez peut-être ce que ça veut dire, une erre ? C’est quelque chose comme la lancée de quelque chose quand s’arrête ce qui la propulse et continue de courir encore. Il n’en reste pas moins que ça sonne strictement de la même façon que Les noms du père, à savoir ce que j’ai promis de ne parler plus jamais. »
Donc je suis retournée vers ce séminaire du 20 novembre 1963 que je trouve à tous égards exceptionnel. Le texte s’en trouve à la fin du séminaire L’angoisse, dans l’édition de l’A.L.I. et je vous renvoie également pour connaître le pourquoi de ce séminaire unique à la note liminaire de ce volume, rédigée par Claude Dorgeuille. Il s’agit de fait de l’ « excommunication » dont Lacan fut frappé par les autorités de l’IPA en 1963, excommunication qui eut pour conséquence la suspension du séminaire annoncé sous le titre Les noms du père, comme l’explique la note en bas de la première page des Non-dupes errent.
J’y reviendrai.
Ce séminaire impressionne à cause de l’angoisse qu’il porte et aussi sans doute par ses références bibliques ou autres qui donnent aux pères une place qui m’importe. À lire à la lettre la Genèse et de l’Exode on est dans un conte merveilleux et poétique. C’est un enchantement qui a porté des générations. Ce n’est pas pour rien que Marcel Gauchet a écrit Le désenchantement du monde.
Mais écoutons Lacan : « ce séminaire est le dernier que je ferai » {…} « Jusqu’à la nuit dernière très tard… une certaine nouvelle m’a été annoncée … j’ai pu croire que je vous donnerai ce que je vous donnai depuis dix ans ».
Empêché de poursuivre – l’empêchement est une des coordonnées de l’angoisse – il nous met cependant au travail en nous rappelant les dates précises où il a donné les prémisses du séminaire projeté au cours des années précédentes ; il a déjà parlé de la métaphore paternelle, de la fonction du nom propre, du drame du père dans la trilogie claudélienne et du nom propre lui-même. Tout était avancé pour les Noms-du-Père et non plus le Nom du Père.
Mais voilà, le verdict est tombé et le texte de ce séminaire en est marqué par un ton grave, assez solennel, et par une espèce de souffle, d’émotion contenue ; par la hâte aussi qui porte sa parole. Peut-être également par son caractère d’unique et d’empêché, puisque c’est désormais l’obligation de tourner une page, là où il souhaitait poursuivre.
Lacan en effet est l’objet non pas d’une excommunion qui serait la mise hors de son groupe, mais d’une excommunication, privé de sa parole, interdit d’enseignement auprès des jeunes analystes qui suivaient son séminaire. Il va donc dans cette séance unique tenter, à grands traits, de brosser les lignes principales de ce qu’il avait l’intention de formuler durant l’année.
Mon propos comprendra deux parties qui suivront ce séminaire unique des Noms du Père
1 — Retour sur le séminaire l’Angoisse
2 — Les Pères
1— L’angoisse
Dans le première partie, l’angoisse est très sensible dans la parole même de Lacan : il est expulsé de son heim, on peut l’appeler ainsi puisque c’était à Sainte-Anne qu’il faisait son séminaire depuis dix ans et soudain il n’a plus de lieu, il se trouve exilé, éjecté même, d’où cette impression d’imminence et d’inquiétante étrangeté, d’Unheimlich.
Or Lacan a achevé en juillet son séminaire sur L’angoisse et il y revient. Il martèle les points forts, c’est-à-dire ce qu’il a ajouté ou modifié par rapport à ce qui était connu :
« … ce dont le sujet est dans l’angoisse affecté c’est …par Le désir de l’Autre. Il en est affecté d’une façon que nous devons dire immédiatement non dialectisable et c’est en ceci que l’angoisse est dans l’affect du sujet, ce qui ne trompe pas ». « D’où sa fonction de signal. »
« M’opposant à la tradition psychologisante {…} je change ici les choses, disant de l’angoisse, elle n’est pas sans objet, cet objet a, dont j’ai dessiné aussi bien que j’ai pu les formes fondamentales ; ce qui est chu du sujet dans l’angoisse, cet objet a qui est le même que je désigne comme la cause du désir ». Ajoutons celui du fantasme qui est le soutien du désir.
Ces formes fondamentales de l’objet a, objet a si central donc dans l’angoisse, Lacan en a parlé dans le courant de l’année[1]. Il y revient plus loin dans le séminaire. J’y reviendrai donc.
Lacan se démarque de la logique immanente de Hegel dont il dit que sa dialectique en l’occurrence est fausse et il nous renvoie à Kierkegaard, contemporain de Hegel, qui a écrit Le concept de l’angoisse, sous-titré ”simple éclaircissement psychologique préalable au problème du péché originel“ {prôton pseudès} Suivons Lacan en entrant dans ce livre de Kierkegaard. Chapitre premier : ”L’angoisse, condition préalable du péché originel et moyen rétrograde d’en expliquer l’origine”. Selon les concepts traditionnels la différence entre le péché d’Adam et le premier péché de chaque homme, c’est que le péché d’Adam a eu la culpabilité pour conséquence tandis que l’autre la présuppose comme condition. Donc Kierkegaard place l’angoisse dans une certaine perspective transcendante et non plus immanente comme Hegel.
Il ouvre ainsi des points de vue intéressants sur l’angoisse. « L’innocence est ignorance. Dans cet état il y a calme et repos mais en même temps il y a autre chose … Mais qu’est-ce alors ? Rien. Mais l’effet de ce rien ? Il enfante l’angoisse. C’est là le mystère profond de l’innocence, d’être en même temps de l’angoisse ».
Le rien cause de l’angoisse ? Le rien, l’un des objets a De Lacan mais quel serait le rapport de l’innocence avec l’Unheimlich ? Kierkegaard ajoute : « l’homme que son angoisse rend coupable est bien innocent mais d’autre part il est bien coupable aussi, ayant sombré dans l’angoisse qu’incontestablement il aimait tout en la craignant. Est-il pire ambiguïté au monde ? »
Cliniquement nous vérifions que dans l’angoisse le sujet trouve sa jouissance et c’est bien pourquoi les grands angoissés ont tant de mal à abandonner leur symptôme. Si l’angoisse est non dialectisable et si le sujet en jouit qu’est-ce qui pourra le soulager, sinon le transfert ?
Lacan insiste : « Comme l’a vu Kierkegaard l’angoisse pour nous est le témoin d’une béance essentielle … Cette structure du rapport de l’angoisse au désir, cette double béance du sujet à l’objet chu de lui où au-delà de l’angoisse il doit trouver son instrument, la fonction initiale de cet objet perdu sur lequel insiste Freud… »
Ici Lacan nous ramène à ce qui pour Freud était l’illusion, c’est-à-dire la religion « que j’appelle quant à moi, l’Église » dit-il, et en simplifiant sa phrase il dit que nous irons au-delà de la borne que représente le meurtre du père.
Avant de nous occuper du père, revenons aux formes fondamentales de l’objet a. Je vous rappelle le schéma que fait Lacan au chapitre XXIII de l’Angoisse ainsi que son commentaire :
« Dans l’angoisse, l’objet a choit. Cette chute est primitive ; la diversité des formes que prend cet objet de la chute est dans une certaine relation au mode sous lequel s’appréhende pour le sujet le désir de l’Autre. » Nous connaissons ces objets : objet oral, le sein choit ; objet anal le scybale, les fèces, objet de « la demande de l’Autre évidemment imposteur, non pas la demande à l’Autre, un temps plus avant, ce qui chez l’Autre est encore ambigu, le désir. »
Chez l’Autre le désir est donc encore ambigu. On n’est pas encore dans le désir du sujet comme désir de l’Autre, c’est avant.
Lacan enchaîne et ne nomme ni le pénis ni le phallus mais ajoute : « Comment les auteurs n’ont-ils pas reconnu que c’est là que s’accroche le support de ce qu’on appelle oblativité, que c’est par une véritable ambiguïté, par un escamotage révélateur d’une fuite panique devant une angoisse, qu’on a pu situer la conjonction oblative de l’acte génital. C’est là que l’enseignement de Freud, d’une tradition qui s’en conserve nous situe la béance de la castration. » Lacan en vient à l’orgasme pour dire que celui-ci a la même fonction que l’angoisse, « qu’il est en lui-même angoisse pour autant qu’à jamais par une faille centrale le désir est séparé de la jouissance. »
Puis Lacan ne parle pas du regard mais de la pulsion scopique. Dans une première approximation, l’œil dans le mythe d’Œdipe est l’organe à castrer mais l’important c’est la pulsion scopique où plus qu’ailleurs le sujet est captif de la fonction du désir. « Dans la pulsion scopique où le sujet rencontre le monde comme spectacle qu’il possède, il rit… que ce leurre par quoi ce qui sort de lui et ce qu’il affronte est non pas ce vrai petit a mais son complément, l’i(a), son image spéculaire, voilà ce qui paraît être chu de lui. »
À propos des yeux et de la pulsion scopique, il faut avoir présent à l’esprit ce que Freud a apporté dans son texte sur Unheimlichkeit où il s’appuie sur la lecture De L’homme au sable de Hoffman, conte dramatique dans lequel tout tourne autour des yeux du héros et de l’angoisse qu’ils lui soient arrachés. Angoisse telle qu’il finit par se jeter par la fenêtre. Je vous invite, si ce n’est fait, à lire ce conte pour mesurer ce que Freud appelle l’Unheimlich.
Lacan introduit ensuite un passage pour moi extrêmement difficile.
« Chaque fois que, soudain, par quelque incident fomenté par l’Autre, cette image de lui dans l’Autre apparaît au sujet comme privée de son regard, ici se défait toute la trame de la chaîne dont le sujet est captif dans la pulsion scopique et c’est le retour de l’angoisse la plus basale, l’Aleph de l’angoisse. Tel est ce à quoi ressemble, dans sa structure la plus fondamentale, le rapport du sujet au a (a<> $) et l’Aleph (À) sera là pour nous aider à le symboliser. »
Lacan a écrit au tableau dans un cerne les symboles ci-joints :

Symboliser le rapport du sujet au a, c’est le fantasme. Que signifie l’Aleph au dénominateur ? Indiquerait-il la forme basale de l’angoisse ?
J’ai demandé à Jean Brini de m’aider à propos de cet Àet il m’a renvoyée au séminaire de La logique du fantasme[2] qui éclaire je crois cette difficulté. Lacan y parle du manque (or ici il s’agit de l’image du sujet privée de son regard) et il symbolise ce manque par la lettre en tant qu’elle est exclue, qu’elle manque. Il introduit là l’aleph :À, puisque c’est la première lettre de l’alphabet hébreu qui commence de fait à la seconde, au beth. L’aleph est une lettre qui sert en quelque sorte de point fixe ; elle existe mais comme refoulée. Lacan dans ce texte ajoute « le grand A, autrement dit À, n’était pas parmi celles d’où sortit toute la création. » La phrase suivante est éclairante : « C’est bien là nous indiquer (…) que c’est pour autant qu’une de ces lettres est absente que les autres fonctionnent, mais que sans doute est-ce dans son manque même que réside toute la fécondité de l’opération. »
Alors, l’À serait-il en quelque sorte le point fixe de l’angoisse, le signal qui ne trompe pas ? C’est en tout cas la lettre qui, en mathématique, symbolise le cardinal de l’infini, c’est-à-dire la puissance de l’infini. Quel infini ? du temps au dénominateur, ce serait l’immédiat ? puisque Lacan demande : « à quel temps ce sujet est-il affecté de l’angoisse ? » La comparaison avec le tissu (la trame de la chaîne se défait) indiquerait peut-être que plus rien ne fait obstacle à l’infini de l’angoisse.
Cette formule qui n’était pas dans le séminaire L’angoisse apparaît là comme une élaboration de ce que dit Lacan du non dialectisable de l’angoisse.
Tout cela est à retravailler.
Enfin parmi les objets a n’oublions pas la voix, objet a qui vient de l’Autre, seul témoin de ce lieu de l’Autre qui n’est pas seulement le lieu du mirage, et ce que dans le tableau il nomme le surmoi ; « cet objet chu de l’organe de la parole, l’Autre étant le lieu où ça parle. » Mais question : « qu’y a-t-il au-delà dont le sujet, chaque fois qu’il parle, prend la voix ? Il est clair que si Freud, au centre de sa doctrine met le mythe du père c’est en raison de l’inévitabilité de cette question. » Renvoi sans doute à la Révélation.
Voilà ce que je voulais dire par rapport à cette reprise du séminaire de l’année précédente qui me semble concerner Lacan lui-même, comme il l’a dit parfois, parlant peut-être ici en analysant.
Notes
[1]cf L’Angoisse, ch XXIII où il donne le schéma des objets a
[2] La logique du fantasme éd. ALI, leçon du 23 novembre 1966 p. 45
