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Patronymies, ou des différentes façons de triturer le Nom-du-Père

Auteur : Nicolas Dissez 25/05/2012

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« Comment entendez-vous ce néologisme qui donne son titre à l’ouvrage de Marcel Czermak : Patronymies ? ». En réponse à cette interrogation posée depuis Rio par nos collègues du Tempo Freudiano il y a quelques semaines, m’est revenue cette formule de Freud, extraite de Totem et tabou et concernant les névrosés : « Bon nombre de leurs troubles proviennent de leur attitude à l’égard de leur propre nom ». On pourrait indiquer que le pari de Patronymies est de souligner que cette porte d’entrée, la fonction du nom propre, loin de se limiter au registre névrotique, peut permettre un abord rigoureux de l’ensemble du champ de la clinique.

Marcel Czermak souligne souvent qu’il conçoit mal que certains de nos collègues puissent parler de « leur clinique ». Il n’y a, dit-il, qu’une seule clinique. Mais comme cette clinique, Lacan rappelle que c’est le Réel, il ajoute : le Réel comme impossible à supporter, il est concevable qu’elle soit difficile à aborder de front. Peut-être avons-nous donc chacun des portes d’entrées privilégiées dans le champ clinique. Évidemment ces portes d’entrées n’ouvrent pas toutes sur des enjeux équivalents. On peut ainsi aborder la clinique par la question du lieu, c’est-à-dire de la façon dont un sujet peut, ou pas, trouver une place légitime dans le langage comme dans l’existence, mais ce n’est pas tout à fait la même chose que d’entrer dans la clinique par la question du lieu ou par celle du nom propre.

Partons donc du titre de Patronymies, de ces différentes modalités de triturer le nom propre et de leur conséquences cliniques. Ne pas y être en son nom, comme s’y emploie le pervers, n’est pas l’oubli du nom propre de l’amnésie d’identité, qui n’est pas non plus l’oubli du nom Signorelli, voire l’oubli de l’amoureux qui ne se rappelle plus le nom d’un ami au moment de le présenter à sa fiancée. Ces différentes modalités d’embarras à l’égard du nom semblent s’associer à la mise en place de registres de négations spécifiques dans la langue. La négation de la patiente atteinte d’un délire de filiation et qui dit « Ce n’est pas mon père », n’est pas superposable au registre de dénégation du patient de Freud, qui s’interrogeant pour savoir quelle personne est représentée dans son rêve dit « En tout cas, ce n’est pas ma mère ». Le délire des négations n’est pas le négativisme qui n’est pas la dénégation freudienne. Il semble bien cependant que positionnement à l’égard du nom et mode de négation dans la langue soient intimement liés. Aux différentes modalités de triturer le Nom-du-Père, correspondent des modalités grammaticales de négations dans la langue qui traduisent un positionnement à chaque fois spécifique du sujet. Si la formulation de la patiente de Leuret « La personne de moi-même n’a pas de nom », nous arrête tant, c’est probablement parce qu’elle vient articuler une disparition complète de la fonction du nom et un mode de négation absolue, totalitaire. Ce que démontre Patronymies c’est non seulement que ces différentes modalités de traitement du nom balaient l’ensemble des registres cliniques qui sont à notre disposition, mais qu’elles en éclairent la mise en place voire qu’elles permettent d’ouvrir sur des registres cliniques non étudiés à partir de modalités nouvelles de trituration du nom. « Hors du champ des psychoses, la clinique pourrait également être traitée sous l’angle des modalités selon lesquelles le Nom-du-Père est trituré », souligne ainsi Marcel Czermak dans son Avant-propos.

Étudiant ces différentes modalités de triturer le nom propre, Marcel Czermak en situe le moteur dans notre aspiration à la liberté, cette « liberté qui est chose bien étrange », nous rappelle-t-il dans l’Avant-propos de Patronymies. « Le fou, c’est l’homme libre », soulignait Lacan dans son « Petit discours aux psychiatres », mais il s’interrogeait également pendant un long passage de son séminaire sur les psychoses sur « le discours de la liberté » pour interroger le caractère généralisé de cette aspiration, comme sa proximité avec un discours délirant. De quoi aspirons à nous libérer en effet, si ce n’est du Nom-du-Père ? Nous méconnaissons ainsi que c’est d’être libre du Nom-du-Père dont pâtissent nos patients psychotiques.

Et si le thème central de Patronymies, son fil rouge, était moins la clinique des psychoses, qu’une étude attentive et toujours réinterrogée des conséquences dans nos vies de cette aspiration à la liberté et des possibilités de son abord par la psychanalyse ? Ainsi, signale Marcel Czermak dans le chapitre sur l’amnésie d’identité, « c’est au moment où, espèce particulière d’homme libre, l’amnésique se débarrasse du fardeau qu’est son nom, qu’il se retrouve géré par les autres : leçon à méditer quant à nos ordinaires revendications à la liberté ».

Ces questions impliquent conjointement un repérage de la fonction de l’objet dit petit a par Jacques Lacan. Les passions de l’objet qui déterminent en effet l’ensemble du champ clinique – puisque nous sommes tous pris dans différentes modalités de passion de l’objet – sont irréductiblement liées à nos modalités de triturer le nom (et donc le non), c’est-à-dire à nos différentes Patronymies. Rappelons que la disparition complète du nom et conjointement du registre du moi dans la mélancolie, dans ce registre que Cotard a appelé Délire des négations, voit ainsi le propos mélancolique se réduire à une lente énumération stéréotypée des caractéristiques de l’objet : « Je suis indigne, je suis une pourriture, j’infecte le monde entier, il faut m’éliminer… ».

Bien sûr ces différentes triturations du nom, en tant qu’elles impliquent ce que Lacan a nommé le Nom-du-Père sont avant tout positionnement à l’égard de la fonction paternelle. Cette question du père qui est celle de la psychanalyse elle-même, Freud puis Lacan n’ont cessé de la remettre sur la table. Le Séminaire RSI peut ainsi être lu comme un effort pour situer jusqu’où une consistance minimale donnée à cette fonction de père permet le maintien d’une structure que Lacan avance comme étant celle du nœud borroméen. Patronymies se situe clairement dans le fil de ces avancées permises par la topologie des nœuds, comme en témoigne l’article saisissant sur « L’homme aux paroles imposées » Au regard d’un tel travail, les attaques actuelles contre la psychanalyse, dénoncée comme celle qui viendrait tenter de rétablir un ordre patriarcal révolu, ne peuvent apparaître que comme une modalité de s’économiser toute question concernant cette fonction du père dans notre modernité.

Loin donc de se contenter d’ajouter à la clinique qui est la nôtre quelques nouvelles entités inexplorées, Patronymies souligne combien l’abord de la clinique par cette fonction du nom vient relancer des questions qui sont au cœur de toute pratique analytique. On se souviendra ainsi que Freud préconisait à ses patients de nommer toute personne évoquée sur le divan. Quelle nécessité initiale de positionnement au regard du Nom est-elle nécessaire au processus analytique ? À quelle marge de liberté à l’égard du Nom-du-Père une analyse permet-elle d’accéder ? Ces questions sont indéniablement sous-jacentes à l’ensemble des textes de Patronymies. Ce second tour, à la faveur de la réédition considérablement remaniée et augmentée de l’ouvrage de Marcel Czermak, permet de vérifier combien son écriture elle-même, venant rendre caduque toute distinction entre théorie et pratique,  incite chacun au renouvellement de questions qui sont au cœur même de la psychanalyse.

« Ne croyez pas que tant que je vivrai vous pourrez prendre aucune de mes formules comme définitive », affirmait Jacques Lacan en 1967 dans son Petit discours aux psychiatres. Cet ouvrage démontre, s’il en était besoin, combien Marcel Czermak sait maintenir la vivacité de cette démarche d’inventivité et d’ouverture qui se confond avec la position analytique elle-même.

Notes
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