« Passeport pour le pays de Prudence »
Quelques remarques sur l'article « Il faut protéger la petite enfance du sécuritaire » paru dans le Monde.fr du 18/02/2011
Auteur : Bernard Frannais 21/02/2011
La succession de rapports sur la prévention de la délinquance des mineurs constitue désormais un véritable feuilleton. Leurs auteurs semblent bien en peine pour inventer de nouvelles péripéties, rebondissements ou inventions.
La livraison du dernier épisode, élaborée à la demande de notre premier ministre, est due au député Bénisti et date de février 2011. Elle a très rapidement provoqué la réaction de trois membres du collectif « Pas de zéro de conduite pour les moins de trois ans », qui a fait l’objet de l’article paru dans le Monde.fr.
Le terme « protéger » utilisé dans le titre de cet article m’a fait penser à ce livret distribué dans toutes les écoles primaires à la fin des années 90 et qui s’intitulait : « Passeport pour le pays de Prudence ». Ce livret avait comme objectif de mettre en garde nos enfants contre les risques d’attentats et d’abus sexuels.
L’extérieur, l’inconnu, tout ce que l’enfant pouvait percevoir de l’au-delà de son cercle familier recelait un danger qui, à tout moment pouvait faire intrusion : le sexuel. Une frontière (qui aurait suivi quel tracé ?) le séparait du pays de Prudence et n’était franchissable qu’à la condition d’accomplir une formalité : se méfier de cet étranger d’emblée animé par les pires intentions, voire le dénoncer. L’affaire d’Outrau n’est peut-être pas sans rapport avec cet appel à la paranoïa généralisée.
L’article cité précédemment nous met en garde contre un autre type de danger, celui de la politique sécuritaire de nos élus. L’intrusion du politique viendrait menacer des dispositifs eux-mêmes conçus pour protéger les enfants. Je cite : « L’engagement des professionnels du social, de la santé, de la psychologie, de l’éducation pour la prévention vise à protéger les enfants contre les dommages occasionnés en eux par des violences subies dans la société et les relations familiales et non à protéger la société et la famille contre les enfants. »
Une menace omniprésente guetterait nos bambins, considérés dès lors comme victimes de la société et de la famille.
Est-ce qu’à reprendre le même argumentaire, mais en miroir, de ceux qu’on souhaite dénoncer, permet de trouver un début de solution au problème ?
En quoi opposer l’intérieur et l’extérieur, l’en deçà de la frontière domestiqué, à son au-delà, dangereux, permet-il une avancée ?
Cette approche binaire exclut tout aussi bien l’inconscient de l’enfant que sa division subjective. La victimisation, si elle fixe la cause de ce qui ne va pas dans le dommage subi, rend indialectisable le désir inconscient du sujet, désir dont personne ne peut être « protégé » s’il est dans la parole.
L’aphorisme de Lacan : « L’inconscient, c’est le social » ne peut être interprété sous la forme d’un : « le social, c’est le danger ». Nous verrions alors une parcellisation des groupes sociaux qui auraient à se « protéger » les uns des autres et trouveraient dans la ségrégation un outil commode pour y parvenir. Ce qui – on me l’accordera – est loin d’être souhaitable.
