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Où en est la différence des sexes ?

Auteur : Norbert Bon 23/05/2009

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Il n'est assurément plus de la simple hypothèse que l'arrangement entre les sexes, dont Lacan pouvait rendre compte par les formules dites de la sexuation dans le séminaire Encore, est depuis quelques décennies sérieusement bousculé. Ceci, en rapport avec cet, faut-il dire affaiblissement, estompage, effacement, récusation, forclusion ?, du phallus comme signifiant de la différence et organisateur du lien social, dont nous constatons évidemment les effets dans notre clinique. Depuis une vingtaine d'années déjà, nous pouvons noter les embarras nouveaux faits aux femmes de pouvoir différer leur maternité, avec celles qui nous arrivent passée la trentaine, ayant fait leurs études et entamé ou assis leur carrière professionnelle et en difficulté pour avoir un premier enfant, soit qu'elle n'aient pas pu construire une relation durable avec un homme, soit que leur physiologie s'y refuse même avec le recours à l'assistance médicale. Leur compagnon éventuel, lui-même, tout aussi incertain quant à son rôle masculin, ne se montrant d'ailleurs souvent pas pressé d'abandonner ses jouissances personnelles pour assurer des responsabilités conjugales et parentales. Mais depuis, une période plus récente, disons cinq ou dix ans, et chez des jeunes filles, nous en trouvons la marque sous la forme d'une indétermination sexuelle.

En voici un exemple : une petite jeune fille de 14 ans, disons Lysiane. C'est sa maman qui a pris rendez-vous car elle s'inquiète de la relation que sa fille entretient avec une amie plus âgée. Lysiane a accepté de me rencontrer et m'expose quelques difficultés adolescentes ordinaires qu'elle banalise : finalement, tout va plutôt bien dans sa vie. Comme je lui fais remarquer que, pourtant, sa mère semble s'inquiéter pour elle, elle me répond : "Ah oui, cette histoire... Mais il n'y a pas de raison de s'inquiéter." C'est vrai, elle entretient une relation amoureuse, sexuelle, avec Tatiana, une amie de 17 ans. Sa mère est au courant puisque celle-ci dort à la maison une ou deux fois par semaine et part en vacances avec eux. L'amie accompagne également Lysiane en week-end ou en vacances chez son père. Ce qui se joue dans cette relation ? "Ben, je l'aime, voilà tout ! Mais je ne suis pas homosexuelle. Enfin, pas forcément. Actuellement, je suis avec une fille parce que c'est elle que j'aime. Plus tard, je ne sais pas. Peut-être que je serai avec un garçon... Je n'ai jamais eu de relation sexuelle avec un garçon, je suis trop jeune pour perdre ma virginité... Ou alors je ferai ma vie avec une fille; là se posera la question des enfants, j'aimerais bien avoir des enfants; mais on verra..., il y a la fécondation artificielle... ou adopter, je ne sais pas, ou accepter de ne pas en avoir..."

Ce qui aurait pu être, il y a quarante ou cinquante ans, une amitié adolescente passionnelle, secrète, sous-tendue par une homosexualité, latente en général, et le plus souvent transitoire avant orientation sexuelle définitive, peut aujourd'hui se présenter, au grand jour, comme une aventure amoureuse effective, sans doute facilitée par la tolérance, même inquiète, de la mère et la compréhension du père. Au delà, cette vignette clinique qui n'est pas isolée, illustre les modifications de la place du sexuel et de la différence des sexes dans notre social, ici concernant les jeunes filles qu'il n'est pas rare de voir se promener en ville se tenant tendrement enlacées ou se livrant à une querelle d'amoureuses dans la rue. Dans le cas de Lysiane, comme le montre le souci de sa virginité, le phallus n'est pas forclos, ni même récusé ou combattu, à la différence de ce qu'on l'on peut voir chez certaines homosexuelles, mais le choix d'objet ne se pose pas en terme de placement, ou de franchissement définitif, d'un côté ou de l'autre, mais de possibilités multiples dans lesquelles la différence des sexes est une variable secondaire, de même que la procréation future, même s'il en résulte un problème à résoudre le moment venu. Cet estompage de la bipartition sexuelle n'est bien sûr pas sans faire écho aux théories reposant sur la notion de genre, amenée d'abord à propos des transsexuels, dissociée du sexe anatomique sur lequel prévaudraient les rôles et les représentations sociaux, éminemment variables selon les lieux et les époques. D'où se justifierait que chacun puisse se situer comme il l'entend sur un continuum homme-femme laissant la place à toutes sortes "d'intersexuels", trans, bi, homos... et à toutes sortes de combinaisons amoureuses ou physiques, temporaires ou permanentes, "une carte du tendre multipolaire", pour reprendre une formule de J.-J. Tyszler (1). À quoi il faudrait d'ailleurs ajouter une nouveauté : les asexuels (2).

Si donc le phallus n'est plus, pour un certain nombre de nos contemporains, l'instance prépondérante qui régule le lien social, quelle est alors l'instance qui y supplée ? C'est bien sur i(a), l'image spéculaire, l'image du congénère qui entre en jeu dès lors que le symbolique est défaillant et que les phénomènes imaginaires se mettent à prévaloir et deviennent même hautement valorisés : concurrence, compétition, performance, agressivité... Il s'agit alors de se distinguer... en étant comme les autres, mais plus : plus de technologies, plus de pixels, plus de mégabits, plus de décibels, plus de mètres carrés, plus de muscles, plus de piercings... plus de tous ces objets réels ou virtuels, proposés à la consommation sans modération et grâce auxquels, tout à la fois, nous contribuons à la promotion de notre ego et au développement de l'économie. Ou comment le narcissisme de la petite différence alimente la passion du même et la stigmatisation de l'altérité.

Alors, s'agit-il là d'une transformation sociale, anthropologique, radicale, comme le pensent certains, induisant une "nouvelle économie psychique" (3), ou d'un de ces cycles libéralisation/répression comme il a pu s'en produire un certain nombre depuis le début de notre ère ? Car après tout, il en reste tout de même pour se situer dans l'ordre phallique, au sein duquel d'ailleurs il y a eu des Colette, des Françoise Sagan, des Oscar Wilde et d'autres moins connus... Mais leurs conduites étaient marginales et scandaleuses ou dissimulées. Tandis qu'aujourd'hui, elles semblent se répandre et entrent dans le discours autorisé. Sans doute, il faudrait pouvoir apprécier quantitativement l'ampleur et la profondeur de ces changements, ce que ne nous permet pas la clinique qui nous en fournit une connaissance partielle et partiale : ceux que nous recevons sont en souffrance et pas nécessairement représentatifs de la population générale, nous objecte-t-on. Néanmoins, les hystériques de Freud ne nous renseignent-elles pas, par leur souffrance, sur le système des échanges contre lequel elles protestent, la norme mâle à laquelle elles refusent de satisfaire ? Et, reste ce qui est chiffrable : la dislocation de l'institution familiale, la modification de la division des tâches et des rôles entre hommes et femmes, la baisse de la natalité, le recul de l'âge de la maternité, la baisse de la fertilité masculine... À quoi il faut ajouter la multiplication de ce que l'on appelle "services à la personne", liée à la professionnalisation des tâches domestiques (ménage, élevage, éducation, cuisine...). Tous éléments qui, rapportés à la logique combinée du discours de la science et du libéralisme économique, laissent augurer, si rien n'y met un coup d'arrêt, d'une évolution vers une professionnalisation de la procréation (cheptel de mères porteuses et donneurs sélectionnés), les autres vaquant à leurs occupations et pratiquant le sexe pour le fun. À charge pour l'industrie pharmaceutique de nous inventer la vraie pilule du bonheur, puisque le prozac, à sa sortie présenté comme tel, n'a pas été à la hauteur des espérances.

Notes :

(1) Tyszler J.-J., "Quelques conséquences du refus de la différence des sexes", Sex and gender, Le bulletin lacanien, 4, p. 37.

(2) Chassaing J.-L., "La position du démissionnaire", Les nouvelles servitudes, La revue lacanienne, 2, 101-107.

(3) Melman Ch., 2002, L'homme sans gravité. Jouir à tout prix, Paris, Denoël et 2009, La nouvelle économie psychique, Ramonville Saint-Agne, Érès.

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