Billets d'actualités

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Nomades land

Auteur : Omar Guerrero 29/09/2010

Bibliographies Notes

L’homme se débrouille vraisemblablement très mal avec la liberté. S’il ne l’a pas, ou plus, il veut l’avoir, la recouvrer. S’il l’a déjà, ou croit l’avoir, il ne sait comment s’en servir.

La polémique autour de l’occupation de certains terrains par des gens dits du voyage et le renvoi de certains parmi eux, nous fournit un exemple actuel de notre maladresse d’hommes.

Il se trouve que ces terres ont déjà été quadrillées, dessinées, découpées par des hommes. Elles ne sont donc plus tout à fait libres — existe-t-il, d’ailleurs, à votre connaissance un grain de sable qui n’appartienne à aucun pays ? Une couche de symbolique a donné une forme, une couleur et même un nom à ces terres. Elles ont été n’hommées. Le trouble vient lorsque ces espaces n’hommés sont occupés par des nomades. Que peut dire le psychanalyste sur les difficultés de cette rencontre entre des gens qui s’installent et d’autres hexagonalement installés ? Quels enjeux rendent si difficile la cohabitation ?

Sans entrer dans des explications historiques, géographiques, voire linguistiques, nous constatons que la présence des Rom[1] a toujours posé problème. Nous devrions sûrement nous demander quel est l’objet de ces conflits. Si l’espace découpé par le symbolique est traité comme un objet (c’est mon quartier, mon pays, une appartenance), savons-nous quel est le statut de cet objet pour ces communautés-là ? N’aurions-nous pas à apprendre de ce rapport probablement différent à l’objet ? Cherchent-ils moins que nous autres à mettre un jour la main sur le vrai objet qui leur appartiendrait ? D’autres peuples sans territoire ont été persécutés, chassés même, parce que leur présence était mal tolérée dans des pays qui cherchaient à affirmer leurs frontières.

Notre gouvernement semble vouloir régler les problèmes sociaux associés à la présence des gens du voyage (la place qu’ils prennent, la petite délinquance…) et il s’y prend très mal. Mal parce que la réaction, disons, « anale » — quand on parle de centres de rétention ou d’expulsions — qui est peut-être due au refoulement, n’est pas la seule manière de traiter le problème. Maladroitement parce qu’il a stigmatisé, parce qu’il a nommé ce groupe.

N’aurait-il pas mieux fait de réfléchir à une autre stratégie, puisqu’il est dans son rôle légitime d’aménager le territoire, de protéger ses frontières, nommer chaque petite parcelle qui lui appartient ?

Faisons-leur part d’une petite expérience clinique qui concerne les effets de la liberté, quelques conséquences d’une sorte d’excès de liberté, sur un groupe « tsigane », tentative peut-être d’une autre stratégie.

Paris, banlieue est. Parmi les adolescents et jeunes adultes adressés par les autorités (PJJ, mission locale, école…) et accueillis par des psychologues et des travailleurs sociaux, une importante communauté dite « tsigane ». Les jeunes issus de celle-ci sont connus et leurs problèmes communs : ils sont pour la plupart déscolarisés, ne savent ni lire ni écrire. Ils n’investissent certes pas les ateliers d’alphabétisation mais surprennent l’équipe sur deux domaines : ils sont les plus mûrs de leur groupe et, très assidus à un atelier auto-école et code, ils obtiennent, contrairement à tous les autres jeunes, le permis du premier coup.

Nous pouvons finir par une question clinique qui pourrait avoir des conséquences politiques si elle était reprise. Pourquoi ces jeunes fascinent-t-ils ? Les autres jeunes et parfois les professionnels trouvaient que ces « tsiganes » étaient décidément trop libres, qu’ils échappaient à toute contrainte. Pas même l’espace ou le temps ne semblaient s’imposer à eux. Puis ils agaçaient par leur acuité, leur rapidité.

C’est peut-être aussi ce qui irrite notre police et leurs chefs, ces gens qui voyagent et se posent sur une autre dimension, pour qui les frontières n’ont pas forcément la même fonction, ces hommes et ces femmes qui semblent plus libres que nous, qui ne seraient pas lestés par le même objet absent.

Pourtant leurs caravanes empruntent les mêmes routes que nous et ils nous montrent être assez rusés pour respecter le même code de la route. Serons-nous aussi astucieux pour leur proposer autre chose que la disparition ? Des scolarités aménagées existent déjà qui leur sont destinées ; y a-t-il d’autres manières de les inviter à considérer l’aspect symbolique de la liberté, c’est-à-dire considérer le compromis à trouver entre devoir et désir ? Si nous ne trouvons pas mieux que les dire étrangers, les identifiant comme l’objet à exclure, nous serons condamnés dans notre propre nomades land, à errer dans l’illusion d’avoir réglé un problème d’altérité inquiétante.

Notes

[1] Il est curieux de rappeler que leur endonyme, Rom, qui signifie tout simplement « homme », « humain », puisse être si facilement teinté de manière négative. Beaucoup d’autres exemples existent, ne rappelons que le cas du Runa, qui signifie également « homme » en quechua et qui sert dans certaines régions andines, depuis l’arrivée des conquistadors espagnols, à désigner les « bâtards », y compris les animaux issus de croisement, non « purs ».

Bibliographie