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Le mâle-entendant

Auteur : S. L. 27/04/2011

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Comment se sentir femme ou homme dans une société ou l’égalité menace, où les particularités comme les frontières s’estompent ? Le couple peut-il se vivre sur le mode de l’inégalité criante des genres sans faire scandale ? Non ?

En témoignent certains aspects de la vie conjugale, des scènes riches en rebondissements, drôles et un peu tristes aussi. Le fait dont je voudrais faire cas concerne l’écoute d’un disque de jazz sur une chaîne hi-fi. 

Pendant très longtemps, j’ai cru que ma façon d’écouter la musique était la même que celle de mon mari. Que nos organes fonctionnaient de la même façon, que nos cultures musicales respectives et la sensibilité qui en est le terreau étaient si proches qu’on aurait pu les confondre. 

Mon mari est un fin mélomane et pour vivre pleinement sa passion, il a installé dans notre salon un « système » hi-fi élaboré par ses soins : amplis à lampes, câbles en métaux rares, etc. afin de restituer les œuvres avec haute-fidélité. Un soir comme tant d’autres, il me propose d’écouter un disque vinyle, une de ses dernières acquisitions. J’accepte volontiers. Le morceau de jazz commence, basse et voix se répondent, l’envoûtement opère immédiatement. Les vibrations du boulevard, au bas du balcon s’intègrent même à la mélodie comme une basse continue. Je suis dans le rêve de la musique quand soudain, tout s’arrête, net ! Je constate que mon mari vient lever le bras de la platine. Il me regarde et me demande si j’ai entendu. Entendu quoi ? As-tu entendu le son ? Je ne réponds rien, comme si je venais de commettre une erreur. Il me parle alors de pureté, d’absence totale d’accrocs sur le disque et s’étonne que ça ne m’ait pas frappée. Puis il repose le diamant sur le disque et ça reprend. Plutôt ça reprend du début. Une fois, deux fois, trois fois. Passent et repassent les attaques de la basse et de la voix. A chaque fois il s’esbaudit, il parle beaucoup. Pour ma part, je pense que ces hachures sur fond de commentaires ne sont pas de la musique – on n’entend plus rien ! Je sens naître en moi la culpabilité de ne pouvoir partager ce plaisir avec mon mari. J’opine alors du chef avec cœur pour ne pas le décevoir.

Mais enfin qu’entend-il quand moi j’entends de la musique ? Qu’est-ce qu’entendre un son ? Entend-on un son ? Voit-on la couleur ? Le concept de chien aboie-t-il ? Peut-être entend-il ce vide premier, condition de la musique elle-même ? Cherche-t-il la pureté, l’exactitude ? Un de ses amis tout aussi fou de « système son » prétendait ne pas pouvoir entendre la musique si le fameux son n’était pas pur. L’ami m’a regardée alors avec la stupéfaction que j’aurais pu éventuellement manifester s’il m’avait avoué qu’il ne faisait les poussières de son appartement qu’une fois par an.

La propreté selon moi rejoint une certaine forme d’exactitude, requise dans bon nombre d’échanges de notre vie de couple. C’est elle par exemple qui tombe comme un couperet lorsque je parle, qui interrompt mon plaisir de dire dans des formules du genre de celle-ci : « Va au fait, tu délayes ! Mais qu’est-ce que tu veux dire enfin ? »

J’ai fini par me demander à moi-même ce que pourrait bien signifier cette pureté, propreté du geste, exactitude… et j’ai été bien surprise de ma réponse. Je me suis vue en train de débarrasser le lave-vaisselle encore chaud, avec des gestes rapides et précis, pendant que le biberon de ma fille réchauffe au micro-ondes et que je songe au repas du soir.

Et j’ai éprouvé une grande satisfaction.

Notes
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