Le franchissement
Auteur : Anne Joos de ter Beerst 16/03/2012
Si, avec Lacan, la fin de la cure se pense davantage comme identification au symptôme, c’est la question même de l’identification qui est moins aisée pour une femme. Une femme n’est jamais totalement assurée de sa position. Lacan dit qu’elle a toujours quelque chose d’un peu égaré, et Ch. Melman poursuit en ajoutant qu’une femme présente si souvent une touche phobique parce qu’elle ne peut obtenir la sanction symbolique de son statut, sauf à virer du côté de la maternité[1]. Virer, voilà le signifiant vir qui revient. Qu’une femme se présente dans sa demande de cure avec un symptôme de stérilité et que ce symptôme cède en cours d’analyse quand elle vous annonce qu’elle est enceinte, cela signe certainement que déjà une mobilisation psychique est à l’œuvre grâce au transfert. Mais qu’en est-il de cette modification inconsciente attendue par Freud ? La mobilité importe mais n’introduit pas De facto une modification. Cela pourrait être l’effet d’un déplacement, déplacement de l’adresse, certes, mais aussi l’effet d’une substitution dans l’ordre de l’avoir. Troquer un avoir pour un autre. Le troc c’est déjà accepter d’entrer dans l’économie de l’échange, et ce n’est pas sans perte.
Mais l’enceinte peut être un rempart, le rempart à ne pas aborder la féminité.
Franchir le bord de la féminité, n’est-ce pas nécessairement articuler deux champs, celui de l’Un phallique et celui de l’Autre, articuler deux champs et donc deux jouissances, jouissance phallique, hors corps, et jouissance Autre, hors langage, deux jouissances que l’hystérique quand elle fait l’homme maintient clivées ? Entre ces deux jouissances, il y a l’objet a et le réel, qui les séparent mais les articulent néanmoins.
J’ai mis du temps à saisir que la barre qui, dans le schéma de la sexuation sépare le côté gauche, scène des représentations, et le côté droit, champ de l’Autre comme le dit Ch. Melman[2], constitue le troisième élément, à partir duquel les deux autres peuvent être articulés. Cette articulation permet un nouage des trois instances mais ne dit pas comment est fait le nœud. C’est une nodalité qui dans cette graphie ne laisse pas s’apercevoir la dimension du trou qui pourtant est la condition nécessaire pour que du jeu dans l’articulation soit possible ; dans l’articulation désirante du moins. Dans ce schéma l’objet se situe du côté droit, dans le champ de l’Autre. Avec les nœuds borroméens, l’objet a est situé au carrefour des trois instances, et le trou peut être réduit à un point.
Nous remettons à l’étude cette année RSI. RSI c’est un nouage à trois, sans symptôme ni Nom-du-Père pour faire quatre. Ch. Melman nous en parlait dès 1986, j’en ai trouvé les traces dans les premiers Bulletins Freudiens. Mais pouvions-nous l’entendre et en tirer les conséquences qui s’en suivent ? Car dans un article de C. Calligaris, datant de 1985, je lis que pour Lacan, «la fin de cure, [est] sortir de cette consistance imaginaire close du symptôme pour aller se confronter à son propre être d’objet, ni dans l’angoisse, ni dans le sacrifice réel, mais [avec] le temps qu’il faut pour se rendre compte qu’il n’y avait pas lieu d’ériger un tel père pour se défendre car il n’y avait rien contre quoi se défendre »[3].
Ma question aujourd’hui, à propos de la fin de la cure, concerne la proximité de l’objet qui se situe dans le champ de l’Autre et la position féminine. Car une femme est située du côté droit, dans ce champ de l’Autre, champ qu’elle a en commun avec l’objet. Elle est dans cette proximité de l’objet qu’elle n’est pas et qu’elle n’a pas. Mais elle peut consentir à en occuper la place dans le fantasme d’un homme. Si je reprends ma question de départ, celle d’une butée du Réel qui serait différente selon que l’on soit homme ou que l’on soit femme, c’est à partir de cette proximité topographique de l’objet. Proche ne veut pas dire pareil. Et dans La Troisième Lacan écrit que pour en faire semblant, semblant « d’un objet a, qui refend le sujet et le grime en ce déchet », il faut être doué. « C’est même plus difficile pour une femme que pour un homme », dit-il, « car qu’elle soit l’objet a de l’homme en l’occasion ne veut pas dire qu’elle a du goût à l’être ». C’est là que je situerai le refus du féminin, ou son frein, dans ce qui empêche ce franchissement, dans ce qui empêche d’assumer les conséquences de son propre être d’objet dans le fantasme d’un homme. [Mais aussi à occuper cette place en tant qu’analyste et pouvoir la soutenir dans chacune des cures qu’il mène].
Le franchissement dit que quelque chose est franchi. Ce n’est pas une oscillation, tantôt à gauche, tantôt à droite. Une ligne est franchie, à l’insu de l’analysant, à l’insu de l’analyste aussi mais qui s’entendra dans l’après-coup de ce franchissement, du lieu où cette analysante va se dire.
Objet, trou, manque, faille, fente, qui cause mon désir, qui me fait causer aussi….
Il se fait qu’en travaillant ces questions j’étais accompagnée d’un texte qui m’a fourni un mot, un mot de la langue flamande, de la langue ancienne. Grâce à Marguerite Yourcenar et surtout grâce à la lecture d’un livre consacré à son enfance en Flandre[4]. Dans ce très beau recueil de textes et de photos j’ai trouvé le mot schreve, mot inusité sauf dans l’expression over de schreef gaan. De Schreve, est la ligne qui sépare les deux versants de la même colline, celle de l’enfance de Yourcenar, colline appelée De Zwarte Berg en Belgique et le Mont Noir en France. De Schreve sépare deux lieux, ligne linguistique, ligne politique, ligne invisible aussi mais inscrite. Ce livre nous convie à un périple dans la Flandre de Yourcenar, de par et d’autre de cette ligne qu’elle n’a cessé de visiter réellement et par son écriture aussi.
De Schreve[5], mot simple, qui délimite, marque la limite mais dont dérive aussi l’écriture (le verbe schrijven, écrire). L’écriture qui ouvre. Qui ouvre à ce qui d’une jouissance féminine ne peut se dire. Le franchissement de cette ligne, ce pourrait être une façon de dire la fin d’une cure et dire l’infini de ce qui s’ouvre, dans l’écriture de cette négation, là encore le mot me surprend puisqu’en néerlandais toujours een schreefletter est une lettre avec une barre horizontale, ce qui en logique signe la négation, négation puisque pour une femme pas de trait qui la définisse, elle n’est pas toute : ".
Ce mot m’a permis de penser une certaine articulation du fini, prise en compte de l’impossible du rapport sexuel, et de l’infini, de ce qui du réel ne cesse de s’écrire.
Notes
[1] Ch. Melman, Le nouage borroméen dans la phobie, La Phobie, Bibliothèque du trimestre psychanalytique, pp.103-114
[2] Ch. Melman, Pour introduire à la psychanalyse aujourd’hui, séminaire 2011-2002, Ed. A.L.I.
[3] C. Calligaris, Qu’est-ce guérir une psychose ?, Bulletin de l’Association Freudienne, 85/5
[4] Marguerite Yourcenar, une enfance en Flandre, Desclée de Brouwer, 2002
[5]Dictionnaire Van Dale: De schreve. Mot ancien, dérivé de scibere : la ligne, la raie, mais d’une plaie signifie aussi la fente. D’où aussi schrijven, écrire. Ne subsiste plus que dans certaines expressions telles que : « over de schreef gaan » : litt. franchir la ligne, express. dépasser la limite, ne plus être acceptable.
