La francopathie (4e épisode)
Nuit de Chine, nuit câline…
Auteur : Charles Melman 29/11/2010
Je suis donc allé à Shanghai pour cause d’exposition universelle. Comme je m’en doutais il n’y avait pas beaucoup plus à voir que la réalité effective de cette installation et vérifier qu’elle se tenait bien en Chine. Attendre en effet trois heures par une chaleur étouffante pour visiter au pas de charge un pavillon limite le projet voyeuriste. À moins de donner un pot-de-vin exorbitant pour obtenir le passe-droit. Le passeport national vous valait néanmoins d’entrer directement dans celui de votre pays et le français valait le détour. En effet, à part une ou deux automobiles et quelques tableaux du xixe siècle décrochés des cimaises du Musée d’Orsay, il n’y avait rien. Dans cette atmosphère rafraîchissante, la foule chinoise, bon enfant, passait à bonne allure, se faisant photographier sur le fond des vidéos bien de chez nous – Montmartre, la Tour Eiffel – projetées sur les murs.
Mais le spectacle, bien sûr, était dans la rue. Le long du fleuve : le Bund, ancien quartier des ambassades des puissances occupantes et des affaires, étalait ses élégants immeubles néo-classiques, entretenus comme on soigne des ruines et surmontés de gratte-ciels bien chinois qui les contemplent de haut avec ironie. Sur les trottoirs, la foule bien vêtue, gaie, aux femmes provocantes peut vérifier avec plaisir son attrait pour les grandes enseignes du luxe mondial qui se disputent ses faveurs. Dans le flux continu des voitures, pas de compactes, qui seraient sans doute déshonorantes mais uniquement des berlines avec parmi elles arrêté à un feu rouge un triporteur sur lequel le vélocipédiste transporte toute sa famille entassée sur la plate-forme arrière, femme, enfants, parents, beaux-parents, grands-parents peut-être : famille quand tu nous tiens…
Il paraît qu’il faut se réjouir si la Chine émerge, c’est-à-dire inonde l’Occident de la camelote dont il se délecte, faisant affluer dans les villes jaunes une paysannerie déshéritée et en polluant à tout va avec ses centrales à charbon, le ciel global.
Il est étrange qu’on ne remarque pas que la Chine prend ainsi sa revanche de la guerre de l’opium. C’est nous maintenant qui sommes devenus dépendants des cent mille gadgets qu’elle déverse à bas prix, tandis que tranquilles comme des chômeurs, nous dégustons, allongés et les yeux perdus, les boulettes qu’elle roule et allume pour nous. Ça va même plus loin : l’obtention d’une concession, occupant une bonne part du port du Pirée, et ce à l’occasion de la crise financière grecque. Il est vraisemblable qu’en mettant le pied sur le sol français le président Hu Jintao a dû d’ailleurs se sentir un peu chez lui, puisque le tapis rouge déroulé était sans doute made in China.
Les petits camarades qui me reprochent de décrire, face à l’exubérance chinoise le démembrement français, ont mal lu l’Histoire. Ils négligent le fait que chaque matin voit se poursuivre une guerre économique qui pour rester, un temps du moins, pacifique, ne décide pas moins de leur indépendance, c’est-à-dire de la possibilité pour leurs enfants de choisir leur destin. Et il est probable que s’ils en ont encore la possibilité, ceux-ci préféreront ne pas devenir les coolies du futur.
