La famille entre passé et avenir
Auteurs : Michelle Perrot, Sylvie Cadolle, Anne Joos de ter Beerst, Nazir Hamad, Bernard Vandermersch, Charles Melman 05/03/2012
« “Comment couchent-ils ?”, se demandent les enquêteurs sociaux — Villermé, Gérando, disciples de Le Play ou envoyés de la London Mission etc…Moralistes et philanthropes érigent la séparation du coucher des parents et des enfants en critère de moralité et de respectabilité, auquel adhèrent nombre d’ouvriers désireux de meilleures conditions d’habitat. Dans la phase ascendante de son ménage avec Coupeau, Gervaise ( héroïne de l’Assommoir) tend un rideau pour isoler le coucher de son fils, dans un coin distinct de la chambre qu’elle partage avec Coupeau ; préoccupation qui s’efface avec la décadence du couple. On cherche aussi à séparer les garçons et les filles, avec un moindre souci pour les premiers, destinés à vivre dehors, et à la dure. Il s’agit de protéger les filles. Ce retrait de l’espace du lit parental est parfois mal vécu. George Sand, sommée par sa grand’mère de quitter le lit maternel, le supporte mal et sa mère aussi. « Ce n’était ni sain ni chaste qu’une fille de neuf ans dormît à côté de sa mère », ce qui fit se récrier celle-ci, outrée de ces mauvaise pensées. On installe la fillette dans un corridor, où elle guette le passage de sa mère. Elle garde la nostalgie du « grand lit jaune qui avait vu naître mon père et qui était celui de ma mère à Nohant (le même dont je me sers encore) », écrit-elle quarante ans plus tard. Le « grand lit jaune » demeura pour elle le paradis perdu ». Michelle Perrot, historienne
« Dans les échanges verbaux, les mères interrogent plus, les pères utilisent plus l’impératif. Les pères jouent en inventant avec fantaisie des jeux inattendus. Ils mettent plus l’enfant au défi, tandis que les mères le laissent gagner plus souvent. Quand on interroge les enfants plus âgés, ils disent qu’ils rigolent plus avec leur père qu’avec leur mère ; la drôlerie est la première qualité que les enfants interrogés lui attribuent. D’après une enquête auprès de 300 jeunes de 11 à 18 ans de la psychologue Catherine Sellenet, les qualités de leur père sont classées par les enfants selon l’ordre suivant : d’abord drôle, puis fiable, à l’écoute, joueur, affectueux et enfin protecteur. (…) En somme, ce qui frappe dans ces résultats, c’est que les pères actuels ne veulent plus de leur ancien rôle d’autorité. Moins disponibles que les mères, ils l’aident et la remplacent volontiers, et trouvent une proximité avec les enfants en jouant, plaisantant avec eux ! ». Sylvie Cadolle, sociologue (CERLIS Université Paris 5 René Descartes), maître de conférences à l’IUFM de Paris–Université Paris-Sorbonne
« Dans ma pratique actuelle d’entretiens avec des couples tant homosexuels qu’hétérosexuels, entretiens qui précèdent la conception d’un enfant et sont donc riches de tout l’investissement subjectif de « chaque un » du couple, mais aussi empreints de toute cette attente concernant cet enfant à venir, il m’arrive souvent de rappeler que, dans la langue, on entend bien que l’un et l’autre ne sont pas à la même place. Sinon pourquoi dire « l’un et l’autre » ? Que donc eux aussi peuvent s’autoriser à ne pas occuper la même place, et même que cette distinction importe tant pour eux que pour leur enfant. C’est une « permission » qui semble avoir son poids, à entendre leurs remarques en cours d’entretien et qui semble ouvrir et permettre la circulation d’autres signifiants que ceux de l’écrasante idéologie égalitaire, laquelle traduit toute différence en termes de discrimination. Notons d’ailleurs que cette traduction est en soi un symptôme instructif de l’enjeu de toute cette affaire. Il est bien de l’ordre d’une perte et donc d’un possible désir, lui-même fils de la perte. Nous pourrions d’ailleurs nous interroger sur ce signifiant de discrimination. Où est donc le crime ? ». Anne Joos de ter Beerst, psychanalyste, ALI
« Un enfant pourrait voir sa mère ou son père construire et déconstruire son couple à plusieurs reprises au point de ne plus savoir quelle valeur accorder au nouveau partenaire sexuel ou à la détresse du parent en question. Pis encore, d’autres enfants entrent dans sa vie en tant que quasi frères et sœurs et puis disparaissent suite à la séparation des parents sans prendre en compte le sentiment de perte qu’on leur fait subir. J’ai entendu des adolescents m’affirmer qu’ils venaient de passer une nuit entière à consoler une mère ou un père pour un nouveau chagrin d’amour. Et c’est justement cette problématique qui fait nouveauté dans le lien entre les générations. Il était une plainte, classique d’ailleurs, celle de deux parents qui avaient l’habitude de s’alarmer quand leurs grands enfants tombaient amoureux l’année de leur bac ou pendant la période des examens. Ils avaient peur que l’amour ou le chagrin d’amour de leurs enfants n’entraînent le désintérêt scolaire et par conséquence l’échec au bac ou aux examens importants. De nos jours, ce sont souvent les adolescents qui s’occupent d’un père ou d’une mère en souffrance à cause d’un chagrin d’amour justement. Un chagrin d’amour d’une mère pendant la période des examens, est-il de nature à faire rater son bac à son enfant ? ». Nazir Hamad, psychanalyste, ALI
« Il faudra bien articuler l’omniprésence de la suspicion de pédophilie comme unique et dernière limite au droit à la jouissance - alors qu’il semble avoir existé une grande tolérance à cet égard dans les siècles passés - avec le fait qu’on fait porter à l’enfant de représenter l’instance de l’exception qui fonde la Loi. Pourquoi l’innocence du petit « pervers polymorphe » (selon l’expression de Freud) doit-elle être nécessairement déclarée et préservée alors que, comme instance, il viendrait se substituer au grand pervers de la horde, jouisseur de toutes les femmes (imaginé par le même Freud) ? Quelles sont les conséquences de ce que l’exception à la castration ne soit plus incarnée par le surmâle mais par l’innocent ? Peut-être la promotion du “supermatozoïde”… ». Bernard Vandermersch, psychanalyste, ALI
« Des catégories telles que celles de Lacan, qui sur cette question de la filiation sont d'une simplicité que je n'oserais pas dire biblique, et permettent de nous guider dans cette affaire qui devient folle, restent parfaitement ignorées de la part d'éminentes autorités qui semblent ainsi préférer se tenir à l'écart de ce qui constitue un apport majeur en ce domaine. Je ne crois pas non plus que nous arriverons à réparer un type de rupture, de divorce, dont les conséquences ne sont pas négligeables. Tous ceux qui s'occupent d'enfants le savent. Et parmi ceux qui s'occupent d'enfants, il n'y a pas seulement les psychanalyses mais il y a les enseignants, il y a les éducateurs, il y a les familles. Tout le monde est dans une position de stupéfaction devant ce qui se produit : on n'y comprend rien ! On s'étonne devant le type éventuellement de personnalités — des plus géniales aux plus monstrueuses que l'on est susceptible de faire venir au jour — mais on n'y comprend rien ! Alors que, remarquons-le tout de même, tous les instruments existent pour que l'on puisse s'y orienter ». Charles Melman, psychanalyste, ALI.
