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La Passe de Qohèlèt ("L'Ecclésiaste")

Auteur : Marc Nacht 15/03/2012

Bibliographies Notes

Il y a un passage au cours duquel Qohèlèt énumère ses actions. André Neher, hébraïste d’autorité reconnue, y repère dans ses « Notes sur Qohélét »[1], que le rassembleur s’inspire directement de l’histoire de Caïn, ce premier fils qu’Ève « acquit avec Dieu » selon la Genèse. « Acquisition » est la traduction du nom Kaïnn (קין). Nom  que l’on retrouve dans un verset de Qohèlèt où il est écrit : « J’acquis (Kaniti) des esclaves et des servantes, une nombreuse maisonnée m’appartient ». L’ombre de Kaïnn surgit en arrière-plan de l’énumération par Qohèlèt de ses richesses. Énumération que vient ponctuer un, « Rien de ce que désiraient mes yeux, je leur refusai » et qui se conclut par : « Je me retournai vers toutes les œuvres faites par ma main, vers toute la peine que j’avais peiné pour œuvrer, et voici tout est hévél et pâture de vent, et il n’y a pas de reste sous le soleil ».

« Tout est hévél », ici, dans la traduction de Neher, c’est le nom d’Abel qui est évoqué. Tout est « Abel », le pâtre assassiné, celui qui porte le nom de la chose avec laquelle il se confond : « buée », hévél.

Qu’est-ce à dire, et je quitte ici l’exégèse de Neher, par ailleurs fort intéressante. Qohèlèt se retourne (ce que l’hystérique ne fait pas) sur les objets de ses pulsions, leurs signifiants, leurs Vorstellungsrepräsentanzen selon Freud. Il se confronte abruptement à leur spécularité, « ce que désiraient ses yeux », jusqu’à en faire tomber l’objet (a) qui leurrait son désir. Angoisse. Tout devient alors « buée », évanescence de la cause imaginaire du désir qu’il reconnaît en lui-même sous le nom éponyme d’Abel, celui dont le Grand Autre aurait apprécié l’offrande mais que son frère a tué, son frère qui n’est autre pour Qohèlèt que son image inversée dans le miroir.

Tout est hébél, tout est pâture de vent, là où le Grand Autre se retire et n’apparaît plus barré, « il n’y a pas de reste sous le soleil ».  Il n’y a pas de jouissance de l’Autre. 

Remarquons que dans ces lignes, Qohèlèt n’exprime aucun sentiment de culpabilité. Rien n’émerge de ce qui serait la trace d’un quelconque interdit œdipien, aucune référence au père. Pas évident lorsqu’on est le fils de David et de Bethsabée ! S’agit-il dans ce « tout est buée », d’un retour du refoulé ou de la mise à l’écart volontaire de la réminiscence du drame qui avait précédé la naissance de Salomon, la mort prématurée du  premier enfant du couple royal ?

Un peu plus loin, nous lisons :

Ne t’affole pas de ta bouche, que ton cœur ne se hâte pas d’exprimer une parole en

faces (au pluriel) de l’Elohîms :

 oui, l’Elohîms est dans le ciel, et toi sur terre ;

sur quoi, que tes paroles soient brèves.

On ne bavarde pas avec l’Autre. C’est le discours du fou qui est ici stigmatisé, « Oui, le rêve vient de trop d’intérêt, et la voix du fou de trop de paroles ».

C’est parce que l’Autre est perçu avec toute la distance de son altérité qu’une parole vraie peut être dite.

« C’est de l’Autre avec un grand A, qu’il s’agit dans l’inconscient », posait Lacan dans son séminaire sur l’Acte analytique (1976). La manière dont Qohèlèt évoque Elohîms peut donner à penser qu’il en savait quelque chose. Ce El distancé, « Elhohîms est dans le ciel et toi sur terre »,  n’avait-il pas pour lui, tout à fait hors piété religieuse, la fonction que donne Lacan aux Noms-du-Père ?

Notes

[1] - Les Editions de Minuit, Paris, 1951.

Bibliographie