L'instance de la lettre à Wall Street ou le nécessaire retour à Freud
Auteur : Jean-Luc Cacciali 17/06/2010
Freud a dès le début de son travail montré dans son livre Psychopathologie de la vie quotidienne qu'il ne fallait pas trop facilement s'en remettre au hasard ou à la malchance pour expliquer un oubli, un lapsus, un acte manqué ou même une simple erreur de lecture ou d'écriture Et qu'il fallait au contraire penser qu'il y avait là un déterminisme et que "certains actes non-intentionnels se révèlent, lorsqu'on les livre à l'examen psychanalytique, comme parfaitement motivés et déterminés par des raisons qui échappent à la conscience". Et qu'il faut plutôt y lire la tentative d'un sujet de se manifester, celle du sujet de l'inconscient, sujet différent du je de l'énoncé. Le moyen peut être une simple lettre en plus ou en moins qui surgit de façon inattendue dans un propos. L'oublier peut avoir des conséquences inattendues.
Lacan a montré que l'effet de la lettre et de sa combinatoire avait des conséquences non seulement pour la construction subjective mais aussi pour la société elle-même. L'interprétation d'un texte par exemple, peut montrer l'extraordinaire puissance des effets de la lettre, l'histoire des religions, l'histoire des relations entre les peuples, suffisent à le démontrer.
Un événement boursier, plutôt habituellement affaire de chiffres, pourrait le rappeler. La bourse américaine a chuté de façon très importante, 9 pour cent, en une journée de façon inattendue et incompréhensible. Il aurait normalement fallu un événement extérieur extraordinaire pour la provoquer. Le journaliste qui rapporte l'affaire suggère : l'entrée en guerre de la Chine, l'assassinat d'Obama... or rien de tout cela dans l'actualité du jour.
Ouf... Pas si sûr. La crise budgétaire grecque ne pouvant quand même pas tout expliquer, on s'en est remis au gendarme de Wall Street. L'enquête de la SEC (Securities et Exchange Commission) explique cette dégringolade de l'indice boursier par une erreur.
Erreur informatique possible, les transactions gérées par internet à très grande vitesse ne sont pas à l'abri d'un problème avec comme conséquence un emballement de la planète boursière. Hélas, pas seulement boursière.
Deuxième hypothèse du gendarme, il se pourrait que ce soit simplement une erreur de lettre. Erreur d'un trader qui aurait tapé la lettre b à la place de la lettre m, faisant d'une transaction une affaire de milliards et non plus de millions. L'ordre de vente devenant faramineux provoque instantanément l'"hyperactivité" des marchés.
Il ne serait alors pas amusant de constater que comme le montre la psychanalyse, le sujet réapparaît toujours. Penser qu'il suffirait de s'en remettre aux machines les plus puissantes pour éviter toute manifestation intempestive du sujet, risque de faire constater à nouveaux frais que la puissance de la lettre, comme l'ont patiemment démontré Freud et Lacan, est toujours d'actualité malgré la puissance des machines les plus modernes. Et que si l'on ne veut pas prendre en compte le sujet, il resurgit toujours, pouvant toujours se manifester par ce petit moyen, un simple changement de lettre. Une simple affaire de lettres dont l'actualité pourrait pourtant nous rappeler les grandes conséquences possibles. Dans le cas de la deuxième hypothèse, le gendarme se contentera probablement d'expliquer l'erreur par la maladresse du trader. Supposer un autre déterminisme à cette erreur de lettre aurait pourtant l'intérêt de rappeler qu'il est plus que jamais possible que se produise de tels évènements en ces temps où l'on considère un peu vite que la prise en compte du sujet de l'inconscient, celui découvert par Freud, est passée de mode face aux performances de la technique.
