L'identité nationale... un débat qui pourrait faire surgir le pire
Auteur : Jean-Luc Cacciali 20/02/2010
La fièvre des passions identitaires et religieuses, si fréquentes aujourd'hui, n'aurait-elle pas dû inviter nos politiques à la prudence ?
Notre Président de la République a fait part de sa défiance à l'égard des communautés pour appuyer son voeu d'un débat concernant l'identité nationale. Le communautarisme nécessiterait-t-il ainsi d'en appeler à l'identité de la nation, c'est à dire au Un de la nation. Ne voit-on pas se profiler les possibles dangers d'un nouveau culte du Un. Un citoyen, Une nation, Une identité nationale.
La psychanalyse montre qu'en ce qui concerne le sujet, il n'y a pas de Un pour le représenter. Il tente d'y pallier avec ce que Lacan a nommé l'objet (a), l'objet cause du désir, désirs du corps qui eux sont morcelés, parcellaires, d'avantage source d'embarras, de trébuchements, d'erreurs que d'unité. Le sujet peut aussi tenter pour pallier à ce manque d'Un pour le représenter, de le faire avec un nom propre, un nom qui lui serait propre. Le patronyme en fait partie mais ne le recouvre pas, il s'agit d'un nom inconscient donc propre au sujet et qui peut se composer simplement de quelques lettres et qui en plus n'ont pas forcément de sens. Loin de l'idéal d'une signification établie.
Alors faut-il se retourner vers le groupe, ici la nation, pour nous permettre, de définir cet Un qui pourrait nous représenter et ainsi nous identifier ? Noble idéal puisque tentative collective cette fois-çi et non plus individuelle !
Ce serait vite oublier que le pire peut surgir de ce noble idéal qui chercherait à définir ce qui nous réunirait, les traits d'identité que nous aurions en commun, plus de choses en commun que de choses qui nous séparent en quelque sorte, si cette identité est cherchée du côté de la nation. Toujours affaire de Un.
La religion elle-même ne s'y trompe pas. Bien que nous soyons tous plus ou moins monothéistes si nous le définissons comme le culte du Un, surtout s'il s'agit d'un Un d'exception, un au mois Un. Le monothéisme, c'est notre pente à tous... avec toutes les folies qui peuvent en découler.
La religion catholique, par exemple, ne s'y est pas trompée, les théologiens ont bataillé des centaines d'années pour imposer que ce Dieu Un soit à la fois Un et Trois, que ce Un est trinitaire... drôle d'affaire, difficile à admettre, même pour celui qui a "une tronche" qu'il croit "catholique".
La solution serait-elle alors du côté de la laïcisation de cet Un dans l'Autre ? Si le culte du Un peut mener au pire avec les passions religieuses toujours prêtes à surgir, il ne faudrait pas méconnaître qu'il en est de même avec les passions identitaires. Nous sommes toujours enclins à nous reconnaître un ancêtre commun, avec le trait de la langue commune qui devient vite une arme, ancêtre qui, le plus souvent, n'a pas été reconnu ou même humilié. Ce qui a pour conséquence qu'aujourd'hui les demandes de reconnaissance identitaire prennent souvent une allure revendicative, ce défaut de reconnaissance étant vécu comme traumatique.
L'identité peut s'appuyer sur des idées, des valeurs, des traits communs... moins source de passions... hélas non. Car à l'extrême le concept lui-même, comme l'idéal, peut devenir un Un totalitaire source de fermeture de la pensée et de tous les excès.
S'il n'y a pas à attendre la solution du côté de la laïcisation de cet Un dans l'Autre, c'est qu'en son fond cet un que nous sommes si disposés à mettre dans l'Autre, est un dispositif de nature paranoïaque. Il n'y a pas de Un dans l'Autre qui nous guiderait dans nos pensées et nos actes, qui ordonnerait notre destin collectif, fût-ce le Un de la nation et de son identité.
Pour le sujet, dans l'Autre il n'y a que le Un qu'ont produit son histoire singulière et collective mais qu'il a décidé d'élever à ce rang, c'est-à-dire d'en faire un signifiant maître qui aurait cette qualité d'ordonner son destin. L'identité peut ainsi être considérée comme un symptôme comme l'a développé un numéro de la revue La célibataire.
Le problème étant que l'amour auquel nous appelle cet Un, qu'il soit Dieu, qu'il soit le père ou qu'il soit tout aussi bien la nation, s'accompagne le plus souvent d'un appel à renoncer aux désirs du corps, ceux qui viennent rompre la belle unité, pour se consacrer à le servir, à participer en renonçant à ce qui, ici, viendrait mettre en défaut une identité qui a été définie avec autant d'ardeur, et par les meilleurs, et de façon si démocratique, chacun étant supposé pouvoir contribuer à cette noble entreprise.
Lacan a répondu à ce risque que surgissent toutes les passions, toutes les fièvres, en proposant le pas-tout, pas-tout Un. A côté du Un quel qu'il soit, il y a l'objet qui cause notre désir et qui en constitue l'irrémédiable altérité.
Débattre de l'identité nationale, serait prendre le risque de faire de ce qui est un symptôme individuel, un symptôme collectif et alors comme le soulignait Lacan, il n'y aurait plus rien à faire.
