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L'essentiel n'est-il plus aujourd'hui de lutter contre les totalitarismes mais de se battre contre les particularismes ?

Auteur : Jean-Luc Cacciali 12/05/2010

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Dans un article du journal Le Monde, Jorge Semprun, résistant communiste déporté à Buchenwald, ministre de la culture espagnol, romancier, explique pourquoi il répondra à l'invitation qui lui a été faite et se rendra sur la place de l'appel du camp de Buchenwald pour y prendre la parole lors de la cérémonie commémorative de la libération du camp. Libération par les soldats américains, rappelant, ironie de l'histoire, que les deux premiers à franchir la porte du camp, étaient deux juifs américains, l'un journaliste, l'autre officier, et d'origine germanique récente.

Il y réaffirme son idée qu'il n'y a que l'écriture, non seulement dans sa dimension historique mais dans sa dimension de création, soit les écrivains, qui puissent être capables de maintenir vivante la mémoire de la mort. Nous laissant aussi regretter son absence aux récentes journées d'études sur Les mémoires pour des raisons de santé.

Il ira prendre la parole sur la place d'appel de Buchenwald, "dans le vent glacial de l'Ettersberg, vent d'une éternité mortifère, qui y souffle éternellement, même au printemps" car c'est un lieu rêvé pour y parler de l'Europe.

Buchenwald a été un camp nazi jusqu'en avril 45, les derniers déportés, des partisans yougoslaves, l'ont quitté au mois de juin de cette année-là. Mais dès le mois de septembre le camp a été rouvert sous l'appellation Speziallager n° 2, camp spécial n° 2 de la police soviétique stalinienne de la zone d'occupation russe. Il a été fermé en 1950, mais ce ne fût seulement qu'après la chute du mur de Berlin que Buchenwald a pu assumer ces deux mémoires, son double passé de camp nazi et de camp stalinien successivement.

Il se rendra donc sur la place d'appel, sur les flancs de l'Ettersberg, où Buchenwald, nous rappelle-t-il, a vu le jour et aussi où Goethe aimait se ressourcer, non loin de Weimar. En ce lieu il parlera donc de L'Europe. Lui qui, lorsqu'on lui demande s'il est français ou espagnol, dit que la réponse qui s'impose à lui est : "Ex déporté du camp de Buchenwald".

Jorge Semprun ira parler de l'Europe aux 27 pays qui la composent, malgré les divergences, il ira dire sa foi dans la réunification du continent, rappelant qu'Husserl en 1935, alors que le nazisme triomphait et que Staline s'apprêtait à lancer les grandes purges, parlait de l'Europe en terme d'unité spirituelle de l'Europe. Nos dernières journées à Marseille posaient la question de savoir si, en ce qui concerne La Méditerranée, l'unité spirituelle est-elle plus forte que le constat de sa diversité. Il y a été souligné que notre unité spirituelle ce sont les lois du langage. Ce que nous avons en commun, c'est d'être les fils du discours pour reprendre le mot de Lacan.

Et Jorge Semprun emprunte les mots du grand écrivain européen Claudio Magris pour dire qu'aujourd'hui l'essentiel n'est plus de lutter contre les totalitarismes mais de se battre contre les particularismes pour faire de cette addition problématique de 27 pays libres une structure multiforme et organique d'une même raison démocratique.

En aurions nous fini avec le risque totalitaire ? Goethe aurait-il quand même triomphé dans cet endroit devenu maudit ?

Sans doute pas mais il est important de rappeler, à cette occasion, que le particularisme s'autorise toujours d'un au moins un, un grand un, une exception, qu'elle soit religieuse, nationale, ou que ce un soit une langue ou un ancêtre communs et que dans cette configuration ce un prend la figure d'un un totalitaire. Pourtant il n'est que le un du signifiant, rien d'un grand un, plutôt un roi nu et le particularisme n'est en fait que les habits qui viennent le revêtir, comme le rappelle C. Melman dans un article de la revue La Célibataire. Et, quelque soit notre attachement, ou même notre culte, ce particularisme n'est qu'un accident. Accident de l'histoire, de circonstances choisies ou subies, même s'il s'autorise du grand un de la religion, de la nation, de la langue. D'autre part cet au moins un ne pourra jamais devenir universel puisqu'il y a le pas-tout qui viendra toujours le décompléter.

Et il n'y a que la rigueur psychanalytique, celle qu'a inaugurée Lacan, pour se déprendre de ces accidents qui fondent le particularisme et qui ne sont que l'habit de cet un dont la raison n'est en fait que de faire un, rien de plus.

Notes
Bibliographie