L'âge du sujet
À propos des Chaises de Ionesco
Auteur : Marie Jejcic 29/11/2010
Historiette
Je sortais de Sainte-Anne, par la rue d’Alésia, il y a de cela plusieurs années. Je marchais absorbée par quelques pensées, regardant vaguement devant moi. Dans cette inattention flottante où j’étais, je vis vaguement un taxi s’arrêter. Rien d’extraordinaire, les voitures devant Sainte-Anne sont nombreuses à s’arrêter pour déposer des gens usés, fêlés, cassés.
De ce taxi, une femme plutôt jeune descendit et alla ouvrir la porte côté trottoir. Puis, elle attendit. Elle ne se précipita pas pour porter secours à la personne qui, dans le taxi, était manifestement en difficulté.
Est-ce ce qui retint mon attention ? Une certaine sollicitude à l’égard des personnes impotentes accuse parfois davantage encore leur infirmité. À la façon dont cette femme attendait, se trouvaient rappelées l’insolence de la sollicitude mais aussi la capitulation de ceux qui l’accepte ou la demande.
Quelques instants passèrent. Lentement, de la cabine du taxi, une jambe crispée sortit cherchant le sol à tâtons. Un autre temps puis, l’autre jambe, à son tour, chercha le trottoir essayant avec effort de se poser à côté de l’autre jambe. Droite, la femme toujours attendait, patiente, sans indifférence mais, manifestement, celui ou celle qui était dans le taxi voulait y parvenir seul. Au moins ça ! Avec difficultés soit, mais seul. Ne pas abdiquer.
Enfin, un vieil homme, c’était une silhouette d’homme, se retrouva assis, toujours dans le taxi, mais face au trottoir, les jambes dehors. Alors, il sortit sa canne puis, dans un effort concentré, ses membres désorganisés tombèrent sur le trottoir. Je ne peux pas dire qu’il se mit debout, plutôt laissa-t-il glisser ce corps hors du taxi sur le trottoir où il se retrouva plié, ratatiné, en tas sur ses deux pieds et sa canne.
Etape par étape, je le vis se concentrer à nouveau, déporter le poids de cette masse informe sur sa canne pour, pesant dessus, la réordonner en quelque sorte, trouver un point de gravité qui lui permettrait de soulever, par cette canne, toute cette masse et recomposer ce qui était un corps. Nouveau temps.
L’homme cherchait à trouver un équilibre manifestement perdu depuis longtemps, mais il cherchait encore.
Et le voilà qui le trouve, se déplie, se redresse et brusquement, devant moi, sur le trottoir, au lieu de ce corps grabataire, soudain surgit un Prince ! Droit, la tête ferme, le regard grave, décidé, vaillant, grand malgré sa taille, noble malgré ses ans… Il se redressa dans son costume de velours côtelé noir.
Je reconnus Eugène Ionesco !
Je restais sidérée par cette transfiguration. La scène finale de La belle et la bête quand la bête devient Avenant s’était réalisée sous mes yeux !
Sans doute, parce que je ne voulais pas vraiment m’arrêter ; sans doute parce que je ne savais pas pourquoi je regardais, sans curiosité déclarée, mais plutôt pour avoir été saisie par un de ces instants rares où la vie de la rue vous décoche, en une scénette ramassée, tout ce qu’il en est de l’effort d’être homme, je restais stupéfaite devant cette décision dérisoire en somme, qui consistait à vouloir accomplir, seul, cela : descendre d’un taxi. Mais alors, parce que ce moment banal portait son éclat de vérité, il se trouvait en condenser de plus puissants.
Je restais là ahurie ! Que pouvais-je faire ? Que devais-je faire seule, au milieu de la rue, en train de partager tout de même un temps de la vie d’Eugène Ionesco ? Ne pouvant le quitter comme cela, je décidais de le suivre !
Lui et la femme entrèrent dans Sainte-Anne, dans le premier service à gauche et se dirigèrent vers le guichet. Il s’appuyait sur le bras de cette femme, sa fille sans doute. Et là, une nouvelle scène attendait, scène sans doute écrite par lui, car c’était du pur Ionesco. Au guichet, j’entendis la secrétaire d’une voix monocorde : « Bonjour, votre nom s’il vous plaît ? »
- Lui : Ionesco.
- Comment ?
- Alors lui, épelant son nom comme tout à l’heure son corps, membre à membre, I comme Irène, O, comme Oscar….N comme Nestor… Io-nes-co.
- Imperturbable, la secrétaire : Prénom ?
…. Eugène !
Cette séquence était du Ionesco à mêler au quotidien, le rare ; au dérisoire, l’émouvant ; à la déchéance, l’élégance ; au dramatique, l’humour. C’est cela Ionesco. Toutes ces tonalités, mais ensemble. Ne disait-il pas lui-même de sa pièce : Les Chaises, que c’était un drame comique, une farce tragique, où ces deux éléments ne fusionnent jamais mais se repoussent l’un l’autre, alternent, luttent ensemble.
Ce qui me retint devant Sainte-Anne fut sans doute cette lutte. Corps usé mais, contrant la déchéance, la victoire d’un sujet rebelle ! Chez Ionesco, l’extrême vieillesse n’est pas une usure, mais « un monde du dedans ».
Théat-réalité
La scène à laquelle j’avais assisté équivalait, me semble-t-il, à ce que l’on nomme aujourd’hui « téléréalité » ? Regarder, observer l’intime dans ses replis. Toutefois, par l’effet-même de la présence de Ionesco, la téléréalité virait à la théâtréalité. La différence entre les deux étant la permanence du sujet, sensible dans ce temps très bref où du plus dégradant de la vie du corps, s’affirme le plus princier, le plus décidé, de la vie du sujet.
Lacan ponctue plusieurs de ses séminaires par cette citation de Bichat : « la vie c’est l’ensemble des forces qui s’opposent à la mort. » Mais, dans Les non-dupes-errent, il rectifie. Non, ce n’est pas vrai, la vie c’est ce qui parle.
Des vieillesses
Telle est l’erreur de la mise en scène de Luc Bondy. Une certaine lourdeur parodique écrase le texte. Le tragique étouffe sous une farce qui vire toujours à la dérision, farce dont il n’a retenu que le premier sens étymologique semble-t-il : farci, rempli. Oui, ses Chaises sont farcies… de corps et d’âges caricaturés.
Si Ionesco, même dans sa vie, contient toujours ce temps où, malgré… tout, on se redresse, dans cette mise en scène, ces vieux ne se relèvent jamais. Du reste, le peuvent-ils ? Ont-ils jamais été debout ? Dans le fond, ils ont vécu pliés, alors ils continuent. Hors d’âge. Les interprètes sont tous les deux jeunes, si bien qu’ils concentrent tout leur talent à mimer ces corps tordus, ridicules. Ils singent la vieillesse de ces 94 ans. Rien ne leur permet de s’arcbouter. Ils traînent les pieds, pataugent dans des flaques d’eau… sans doute croupies de leur vie, oubliant de porter leur parole.
Ces vieux de Luc Bondy ne présentent-ils pas une interprétation actuelle de la vieillesse ? On ne vieillit plus aujourd’hui comme hier. L’âge est le plus souvent devenu une contagion diagnostiquée : Alzeimer. L’alzeimer désigne en effet des corps vides. Corps bousillés sans sujet. Comme si, dans ces corps, personne n’avait jamais vécu, existé. Rien que des corps qui ont tout oublié, depuis toujours ou depuis peu, souvent après des deuils de trop proches.
Je me souviens d’une femme âgée hospitalisée pour un Alzeimer. On disait d’elle, d’un air compatissant, qu’elle ne reconnaissait plus personne, pas même ses fils. Pourtant, un jour, elle reçut la visite inattendue d’une cousine dont elle avait été proche. Et cette femme alors, déplongeant de son amnésie, se mit à pleurer en la reconnaissant. Une bouffée d’un temps englouti surgissait, un pan d’une vie dont elle préférait se détourner lui revint brusquement et, cette vieille femme abattue, plutôt négligée, indifférente à tout l’instant d’avant, soudain, dans un vrai moment d’émotion, se redressa et, retrouvant un accent de féminité dissolue, passa ses mains dans ses cheveux comme pour se recoiffer et dit, avec un rien de coquetterie : « Comment tu me trouves ? J’ai changé hein ? »
Combien pourtant, à la voir, ce désir de paraître semblait anéanti. Depuis des mois, elle n’avait plus manifesté aucun goût de vie… Là, elles se mirent à parler mais, progressivement, je vis l’oubli sur elle se refermer comme l’eau sur un caillou lancé. Parler est vie.
Et cette vie effraie ceux qui redoutent d’être débordés, envahis par un trop plein d’émotions qu’ils n’ont plus la force de surmonter. Alors, reste l’alibi de l’oubli.
Elle retourna dans ses limbes, et s’y engloutit.
La petite contradiction cachée
Dans Les Chaises figure également ce temps où la vieillesse côtoie l’enfance. A un moment, le vieillard s’allonge sur les genoux de sa femme : Pietà pathétique et burlesque en somme. Mais Luc Bondy souligne. Alors, l’homme, baissant son pantalon, montre les couches qu’il porte.. Le public rit ! Soit ! Mais la parodie ne tue-t-elle pas le tragique qui frémit dans l’entre deux. Le tragique impose un choix devant un impossible, le contraire de la parodie en somme !
Dans Le transfert, Lacan se demande pourquoi parfois la vieillesse décide de se laisser enfermer dans un entre-deux morts ? Il répond : « pour atteindre à une sorte d’éternité ». L’homme accepte de s’autodétruire pour mieux s’éterniser. C’est là, repère Lacan, « la petite contradiction cachée ». Cette remarque de Lacan sur cette petite contradiction cachée, n’est-il pas un signe du sujet, peut-être pas dans les vrais alzeimer, mais dans tous ceux que l’on classe ainsi et qui ne le sont peut-être pas ?
Jacqueline Bonneau qui travaille, avec le soutien de Charles Melman, sur l’aide à domicile des personnes âgées pourrait sans doute nous éclairer.
Retour au texte
Car dans les Chaises, malgré ces corps décatis, subsiste une petite contradiction cachée, qui les fait encore s’amuser, jouer aux mots, jouer au mondain.
« Raconte-moi encore il a ri ? » demande la vieille au vieux, une histoire dont elle ne se lasse pas. Et le vieux rechignant raconte tout de même « Il a ri… , il a ri, Ah ! Ah ! il arri….ve, riz dans la malle… le signifiant glisse modestement dans un pot-pourri qui quitte le sénile et le nostalgique !
Ionesco, là, montre le seul vrai bord qu’il ne faut pas quitter : celui du langage. Si le glissement est sans doute toujours possible, si à parler pour ne rien dire, on quitte le langage, l’invasion des chaises vides sur scène en vue de cette réception mondaine de fantômes, confirme que la vieillesse pour lui n’est pas celle du corps, mais celle d’une position dans le langage. C’est ainsi que j’entends, au début de la réception, l’accueil réservé par la vieille à cette première femme que l’on imagine jeune et belle ! Et la vieille de lui dire : « Attention, n’abîmez pas votre chapeau… Vous pouvez retirer l’épingle ce sera plus commode. Oh ! Non, on ne s’assoira pas dessus !… » N’est-ce pas là, sa façon de s’arcbouter ?
La vieillesse : verre grossissant[1] d’un vide ontologique
Luc Bondy privilégie la parodie où Ionesco interroge le vide ontologique. Il disait :
« Pour les chaises, j’avais tout simplement, l’image d’une chambre vide qui serait remplie par des chaises inoccupées. Les chaises arrivant à toute vitesse et de plus en plus vite constituaient l’image centrale, cela exprimait pour moi, le vide ontologique, une sorte de tourbillon du vide. Sur cette image initiale, sur cette première obsession, s’est greffée une histoire, celle de deux vieillards qui eux-mêmes sont au bord du néant, qui ont eu des ennuis toute leur vie, mais leur histoire est destinée seulement à soutenir l'image initiale, fondamentale, qui donne sa signification à la pièce[2]. »
Dans un entretien de Juin 2010 intitulé : Le monde du dedans, la fille de Ionesco remarque que ces chaises vides sont une image de rêve. Pas de raillerie, mais à ce vieux concierge qui aurait pu être maréchal en chef, ou gardien en chef, n’importe quoi mais en chef, s’il avait seulement voulu… suppose sa femme, à ce couple donc qui aurait rêvé d’organiser des réceptions mondaines, il suffit de mettre des chaises, d’en emplir la scène pour vider la farce de tout excès et circonscrire le manque. Mais alors, est-ce un vide ontologique ou bien un manque énergétique qui soutient la parole pour qu’il y ait du sujet ?
Cet humour qui frémit encore au bord de l’angoisse, cette farce à laquelle ils prêtent leurs jours, n’est pas celle de la vieillesse. Ionesco opère un retournement. La vieillesse n’est-elle pas alors cet âge où le courage s’impose de se confronter à ce qui est énergiquement refoulé le reste de la vie si brève, si risquée, mais qui n’hésite pas à se laisser divertir par la dérision phallique des galons et d’une certaine mondanité !
Dans Le roi se meurt, Ionesco dit : « Tout ce qui doit finir est déjà fini. » Il y a la farce, et dans la farce, un réel qui pourfend par à-coups, par éclats poétiques, par image onirique, avec toujours « la discrète contradiction » qui signale la possible permanence d’un sujet qui lutte, s’il veut : c’est son choix.
Pour conclure sur cette mise en scène, je dirai : Voyez le programme :
En gros caractères gras : LUC BONDY
Au-dessous, en minuscules : Les chaises,
Et, encore au-dessous, plus petit encore : Eugène Ionesco.
C’est cela. Nous assistons à une représentation des Chaises de Luc Bondy. La chorégraphie, la diction, la performance des acteurs, tout est rendu extrêmement voyant. Au point que l’on oublie le texte et ses nuances, ses demi-teintes, ses éclats, au point qu’il n’y a plus aucun vide et que s’efface « la petite contradiction cachée » au risque du sujet.
