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L'AVS

Auteur : Dominique Baube 06/02/2012

Bibliographies Notes

Sur le tableau noir, la maîtresse a noté, à la craie blanche, ce matin : « il a réussi son contrôle ». Il s’agit de mettre la phrase au pluriel. Chaque enfant cherche la réponse sur son cahier. Une élève est désignée pour la corriger au tableau. Elle écrit :  « ils as réussis ses contrôles ». 

Près du mur et des livres de classe, un élève est assis à côté d’une adulte qui, tout proche, lui efface son ardoise, se penche pour lui expliquer, en cours particulier et sans déranger les autres élèves, la leçon d’orthographe qui aura pour sujet « on et ont ». Ce garçon d’une dizaine d’années recule devant le corps de la jeune femme qui s’avance vers lui. Il veut effacer tout seul l’ardoise et montre un vrai plaisir à entrer enfin dans le jeu de la classe collective pour sortir de son travail individuel. Scène à comprendre comme un duel, silencieux certes mais d'opposition tout de même.

En classe, il est de plus en plus fréquent de voir, aux côtés de l'élève, de la maternelle ou de l’élémentaire, « son navéaisse ». Celle-ci est à son service. Je la cite : « Je suis obligée de sortir son matériel, sa trousse, ses cahiers, mettre la date sur son cahier du jour…, il faut sans cesse l’assister… vous comprenez, je n’ai pas envie de me rendre détestable ». Ce garçon de dix ans n’a pas envie. Il faut le pousser. Quand il arrive le matin à l’école, il est déjà fatigué. Pourtant il sait lire, écrire, compter. 

Il prend un médicament qui s'appelle le « concerta ». Celui-ci a remplacé la ritaline qui ne convenait plus. Sa mère parle ainsi de l'hyperactivité de son enfant comme une  maladie . C'est parce que son fils ne voit plus son père qui ne le reverra que lorsqu'il aura douze ans. En attendant, il a disparu et il ne donne aucune pension. Pour son bien, sa mère pense retirer le patronyme du père pour lui remettre le sien. Une double destitution. Ou abandon.

Nombre de difficultés scolaires, diagnostiquées dys-calculie-praxique-orthographique-lexique-phasique, bientôt plastique, sont nommées  « hyperactivité, inhibition, TOC, TED, TFM, TVV, TAD, TSA, TDAH »…, « alea jacta est », les « mots » ainsi jetés font aujourd'hui partie du vocabulaire courant du personnel enseignant mais aussi de celui des parents. La solution requise semble être Lavéesse, l' Auxiliaire de vie scolaire*. Ce qui ne nous lave pas de tout soupçon pour autant. 

Comment ne pas s’interroger devant l’acceptation, sans sourciller, par les parents, d’un mandatement « aimedépéhache » (MDPH), afin d'obtenir un soutien particulier, une aide exclusive à leur chérubin. Alors que dans la classe, ces enfants dits « hyper-actifs », manifestent  un comportement déjà bien particulier.

Depuis la loi de 2005 sur le handicap, ces démarches se sont banalisées, et l’emballement pour Lavéhesse a fait son chemin. C’est presque systématique, quand ça ne va pas, les apprentissages, le comportement, on en appelle à une avéesse.

Ces demandes concernent plus spécifiquement des garçons (tiens tiens), aux prises avec une absence de castration, qui déclenchent dans l’école une irruption de violence. Ils explosent et  peuvent tout casser. La crise porte soit sur le matériel de la classe, soit sur les autres enfants, soit sur l'adulte, pris comme cible au même rang que les autres objets. 

Cette jeune femme est une fausse avéesse. Elle appartient à la catégorie d’un personnel qui n'est pas recruté au niveau bac par l'inspecteur académique mais par l’inspecteur de circonscription. Cette CUI, ne prononcez pas QI, ni cui-cui, mais C.U.I (épelez doucement les lettres), venue du pôle emploi, est en contrat unique d’insertion (vous voyez encore de l’unique). Pour bénéficier de cette mesure, il faut avoir été au chômage. Elle a un diplôme d’auxiliaire de vie. On dit aujourd’hui assistante de vie, pour les personnes âgées, les enfants et les élèves handicapés à l’école.

L’on adjoint à ces garçons une personne sous traitée – parfois bien mal traitée – par l’enfant. Un contrat de 20 heures, renouvelable 2 X 6 mois et rémunéré en dessous du SMIC. A ce prix là elles peuvent servir davéesse.**

D’autres  élèves peuvent vivre assez mal, quand ils grandissent surtout, de continuer à traîner comme une deuxième mère, comme leur ombre, un supplément, un double. Ils n’ont, du reste, pas le moindre égard pour leur CUI ou leur AVS, la rejetant, voire la considérant comme leur bonne – à tout faire. Encore du tout. 

Par ailleurs, dans une autre classe, cet enfant, de six ans, est en grande section maternelle.  Il travaille « quand il en a envie » (ben voyons !).  C’est lui qui choisit quand et ce qu'il veut faire. Il vient en regroupement avec les autres enfants quand il l'a décidé, malgré les sollicitations répétées de la maîtresse. Quand il finit enfin par venir, soit par contrainte, soit de son propre chef, c’est pour envahir l’espace du tableau et du tapis où sont regroupés les élèves. Il passe devant eux, se colle au tableau et prend la parole. Quand la maîtresse la donne à un autre enfant, il erre à nouveau. Il fait quelques contorsions avec son corps sur le tapis, repart quand personne ne le regarde, touche et prend les objets sur une petite table ou sur le bureau de la maîtresse. C’est à lui, tout est à lui : l’espace de la classe, la maîtresse et ses objets, l'espace de l'école d'où il entre et sort des autres classes à sa guise. C'est un champ sans limite, un espace sans lieu. Sa démarche : faire un, partout et tout le temps. Un objet. Non arrimé. En errance. Comme le furent un temps ses parents.

A cet enfant-là, on a proposé La Véhaisse. Encore du plus quand il faudrait du moins. Mais  c’est lui qui décide, il ne fait (objet anal ?) que lorsqu' il a envie. Nous surprenons ainsi un petit rictus au coin des lèvres de sa mère, en réunion, quand l'enseignante parle de son enfant en ces termes. Si ce n’est pas de la jouissance, Dieu que ça lui ressemble ! 

La VS se décide en ESS. C'est une équipe-de-suivi-de-scolarisation où se retrouvent dans l'école, les parents, une enseignante référente, l'équipe pédagogique et toute personne extérieure apportant de l'aide ou des soins à l'enfant. Nous pouvons y entendre le silence des pères qui ont répondu à la convocation, faisant acte de présence - mais cette présence fait-elle acte ? Nous les voyons laisser la parole à la mère de leur enfant. Cette dernière ne rate aucune occasion de  dénigrer l’ancienne enseignante incapable de s’occuper de son fils, parce que chez elle tout va bien. C'est ainsi à chaque nouvelle réunion. C'est une mère qui fait tout pour son fils. Jusqu'à y retirer une lettre à son prénom.

Le père, pourtant bavard en entretien individuel pour rejeter les responsabilités des difficultés de son fils sur son ex-conjointe, ici ne dit plus un mot. Il s'abandonne devant une femme toute puissante.

Il lâche son fils une seconde fois.  

Quelle solution serait possible ? Que penser, devant une offre qui fait son chemin et qu'il faut prendre en compte. Comment apporter de l’aide à ces petits gars tout puissants qui perturbent la classe d'enseignants cassés par cette violence et aux prises avec de sérieuses angoisses ?

Mettre à disposition des classes ou des écoles un personnel spécialisé, comme en Finlande ou en  Italie ? En tout cas cela éviterait le un.

Mais ce serait offrir à l’état de l'eau à son moulin, dans son projet de vider les réseaux d’aides spécialisées de leur maître E ou G***, pour une personne surnuméraire, comme cela s’est fait en 2009. Comment ne pas tomber dans ce piège ?

Ce serait mettre alors une Avéesse à la disposition, non plus d’un enfant mais de l’école, d’une équipe, d’une communauté. Et cela ne ferait plus un, mais trois. 

Actuellement au lieu du nom-du-père, on met une AVS (un AVS parfois mais plus rarement); au lieu du moins, on met du plus. Au lieu d’un homme, on met une femme. Au lieu d’un trait unaire, on met une employée sous-traitée et mal traitée.

Alors « Avé S », bien entendu, mais à la condition que cet S soit barré et la marque du   pluriel. Leçon d’orthographe comprise.

                                                                                                         Dominique Baube                                                                                                15/11/2011

Notes

ñ  *Dans l’Éducation Nationale, les AVS sont des assistants d’éducation que la circulaire n° 2003-093 du 11 juin 2003 permet de mettre au service d’un accompagnement à l’intégration scolaire, individuelle (AVSi) ou collective (AVSco), des élèves handicapés.

ñ  **
Depuis la création des assistants d’éducation-AVS, nos gouvernants ont inventé “mieux” : dans le cadre de la Loi n° 2005-32 du 18 janvier 2005 de programmation pour la cohésion sociale (sic), dite Loi Borloo, on embauche désormais pour accompagner les élèves handicapés des chômeurs de longue durée, sur des emplois encore plus précaires et encore plus mal payés. On les appelle généralement “EVS” (Emplois Vie Scolaire).

ñ  *** Le RASED est un dispositif ressource mis en place par le ministère de l'Éducation Nationale contribuant à la politique d'adaptation et d'intégration scolaires. Il est constitué d'enseignants spécialisés menant des actions spécifiques pour réduire ces difficultés lorsque l'aide apportée en classe ou sur le cycle ne permet pas d'atteindre les objectifs visés.

Bibliographie