Jorge de Semprun
Auteur : Charles Melman 15/06/2011
Jorge de Semprun
Dès lors qu’il n’est pas accroché à sa carte de visite, nous ne savons plus reconnaître le passage tranquille parmi nous du chevalier ; non pas en quête de quelque coupe de sang sucré mais sans mission ni révélation, prêt à verser le sien pour la cause de cette humanité misérable et douloureuse à laquelle nous appartenons.
Jorge appartenait, lui, à une très ancienne famille ibérique dont le nom fut romanisé en son temps pour ses mérites et qui n’a cessé depuis de servir. Comme son père, jadis ambassadeur de la République espagnole aux Pays-Bas et qui choisit l’exil plutôt que Franco. Hommage soit rendu à Emmanuel Mounier et à la revue Esprit dont il était un éminent disciple. Arrêté à l’âge de 20 ans pour résistance, le jeune étudiant en philosophie de la Sorbonne, Jorge, ne parla pas sous la torture. Il fit ses classes à Buchenwald donc, où il apprit beaucoup. À être comme juif d’abord, c’est-à-dire partager avec ce peuple la douleur de notre insuffisance à assumer la délégation divine. À être communiste et donc contribuer à l’utopie de la grande réconciliation sociale. À être allemand et entretenir avec les vieux militants et socio-démocrates internés depuis 1934 la culture et la philosophie germanique. Et puis il restait espagnol de sorte que, la libération du camp une fois venue et à laquelle il contribua une mitraillette à la main, il s’engagea directement pour celle de son pays, haut responsable politique clandestin quand la peine encourue à Madrid était celle du garrot.
La suite du cheminement est linéaire malgré l’apparence, puisqu’elle le conduisit à se trouver régulièrement en marge des familles auxquelles il pouvait tenter d’appartenir dès lors qu’elles manquaient à leurs promesses. Sa vraie famille fut ainsi celle d’itinérants comme lui, Costa-Gavras, Resnais, Montand comme un frère, Simone, la remarquable Florence Malraux, d’autres que j’ignore. Je sais en revanche que son film « Z » fit tomber en Grèce le régime des Colonels. Au contact de ses enfants, Dominique et Claude Landman, il prit la mesure des limites qu’imposent les théories classiques de la connaissance et s’approcha de la psychanalyse.
Ces dernières années nous avions des discussions passionnées où brillaient son intelligence, l’érudition et le désir de savoir plus et, à chaque fois qu’il le pouvait, il apportait son soutien à notre institution. Grand écrivain de langue française, il avait refusé la naturalisation qu’on lui promettait en 24 heures et qui lui aurait permis d’entrer à l’Académie française. En revanche, s’il fut écarté du Nobel, c’est sans doute parce que son sang avait été trop rouge – Le Monde a cru devoir titrer la page qu’il lui a consacré : Semprun, écrivain espagnol. C’est le qualificatif qui avait permis au fonctionnaire qui recevait en 45 au Lutetia les déportés de retour des camps, de lui refuser le pécule nécessaire pour vivre les premiers jours. Notons que finalement le roi et la reine d’Espagne surent, eux, parfaitement le reconnaître lorsque nommé ministre de la culture, il leur fut présenté par Felipe Gonzalez – la reine eut ce simple mot : « Enfin, vous voilà ! »
