Inédit (extrait du Séminaire de Sainte Anne, 2004)
Auteur : Marcel Czermak 25/05/2012
Permettez-moi un petit retour en arrière qui tout de même fait partie de notre actualité. Du fait de l’immense labeur de Freud, nous sommes misérablement appuyés sur les cas canoniques, ceux qu’il avait relevés comme il le pouvait, dans la foulée de sa recherche, avec les moyens qui étaient les siens, c’est-à-dire sa façon de construire ses cas. Il ne nous cache certainement pas ses difficultés et ses empêtrements et on y apprécie très bien la façon dont ils sont, au fur et à mesure, construits. C’est-à-dire que la clinique freudienne est une clinique fabriquée à partir d’un certain nombre d’outillages et d’appareillages que Freud met en place, qu’il s’agisse du transfert, de la résistance, de la pulsion, etc, ou qu’il s’agisse des discours qu’il mobilise. Savoir précisément ce que peut être un fait clinique, c’est extrêmement dépendant du type d’outillage qui est dégagé. Rien qu’à prendre les questions que posent les cas de Freud sous l’angle de l’objet petit a – Lacan disait que c’était son invention – et de prendre ce quelque chose que Lacan appelait le phallus, ça a des effets tout à fait radicaux dans l’épinglage clinique.
Comme nous l’étudions, le spontanéité fonctionnelle de l’organisme est complètement subvertie ; il n’y a que chez les animaux que ça marche bien et qu’eux qui ne se gourent pas pour savoir qui est leur maître. Les animaux ne se trompent jamais pour savoir quel est le bon aliment ou quelle est la bonne piste ; question de vie ou de mort, mais pour les humains, il en va tout autrement. Lacan a cette remarque fabuleuse et qui a été très mal exploitée et, avec quelques amis, nous avons essayé de l’exploiter : nos pulsions ne se raccordent à nos orifices, dits naturels, que par faveur anatomique. C’est quand même formidable ! Si une dame m’accorde ses faveurs, ça veut dire que ce n’est pas une obligation ! Et donc, il y a ce fait étrange où l’opération du langage viendrait, dans certains cas, tomber à peu près pile avec nos orifices naturels pour leur garantir une « fonctionnalité somatique normale », enfin, entre guillemets ! Freud s’étonne, il disait : « Je ne sais pas si c’est même un problème psychanalytique ou bien un problème médical ». Mais c’est les deux, Docteur Watson, c’est les deux ! C’est tout autant un problème analytique qu’un problème biologique !
Nous connaissons parfaitement ces sujets pour lesquels le raccord entre l’hypothétique pulsion, à supposer qu’elle ait été là, et l’orifice anatomique ne s’est pas fait. Ou encore ceux chez qui ça s’est fait, mais jusqu’à un certain point et puis ça s’est défait. Nous connaissons tous ces gens qui ne se suicident pas parce qu’ils se font des trous dans la peau, d’autres qui se coupent des doigts et on peut dire d’eux qu’ils essaient de se suicider. Mais ce n’est pas la même chose que d’essayer de se suicider et de faire un trou ! D’où, c’est toujours cette question de méthode, qu’est-ce que c’est qu’un fait clinique ? Si je dis Monsieur Untel, en sautant par la fenêtre a essayé de se suicider, ce n’est pas la même chose que de dire qu’il y a eu une précipitation ! Comme il était psychotique, il n’a peut-être pas du tout voulu se suicider ! C’est un truc complètement automatique, réglé mécaniquement par une algèbre mécanique. Donc, ça n’a rien à voir avec une intentionnalité quelconque ; c’est l’automatisme même du langage, c’est l’épaisseur même du langage ou sa carence qui vient réaliser cette histoire stupéfiante de la coalescence entre ce que Freud appelait une pulsion et un organisme biologique, en tant que c’est le langage qui viendrait en régler la fonctionnalité. Et on comprend très bien comment Freud a pu le subodorer, ce problème-là, d’autant qu’il était quand même mentionné par les classiques. Comment quelqu’un, en allant très bien, peut se cachexiser comme ça, sur pieds, et crever comme un lumignon qui s’éteint ? Ça reste une des grandes énigmes, un des grands problèmes, à l’égal pas seulement des morts subites en général, mais aussi chez les psychotiques de la catatonie aigue mortelle, qui a été décrite en 1932 par Stauber.
Ces quelques remarques permettent de mettre l’accent sur le fait qu’il n’y a pas de fait clinique en soi et qu’il y faut du clinicien. Le clinicien, bien entendu, a affaire non seulement aux empêtrements de ses devanciers, mais à ses résistances propres et nous sommes inexorablement pris dans le champ de ce qui est une batterie clinique, pas seulement par les questions analytiques, mais aussi bien par celles du champ général de la médecine que nous n’avons de cesse de modifier.
Est-il encore possible de lire Freud comme s’il y avait là l’alpha et l’omega de ce que nous sommes capables de mobiliser ? Je ne le pense pas. Ce serait injuste par rapport à tout ce qui s’est passé depuis et qui ne nous permet plus de lire Freud comme si nous étions au moment même de son élaboration. En ce qui me concerne, je dois vous faire un aveu : quand je le lis actuellement, c’est plutôt mon contre-transfert admiratif qui est mobilisé. En d’autres termes, il me paraît tout à fait clair que lorsque, actuellement, nous écrivons une observation, un cas, une monographie, ce n’est plus du tout à la façon de Freud !
Vous savez comment, concernant la question même de la manie, Freud est plutôt léger. En fait, il ne pouvait peut-être pas faire autrement, étant donné les patients qu’il avait entre les pattes… Et même en ce qui concerne la mélancolie, même si, sur ce point, il est plus élaboré… Nous avons le cas de Schreber, cas sensationnel, qui est complètement traité avec les outils mêmes utilisés pour la névrose ! En d’autres termes, ça ne vous permet pas de savoir ce qui vient distinguer une psychose d’une névrose et ça vaut également pour ce qui concerne Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen. Là encore, Freud faisait comme il le pouvait. Puis, nous avons le cas de « L’homme aux loups », qui est une de nos grandes tartes à la crème. Je ne voudrais pas que vous preniez ce que je vous dis là pour de la méchanceté ; c’est une constatation !
Mises à part quelques remarques, on ne peut pas dire que le bistouri ait tranché correctement dans cette affaire. Il s’agit de quoi ? D’un garçon présentant des manifestations obsédantes extrêmement invalidantes et, au cours de son analyse, il y a cette émergence que vous connaissez, l’épisode du doigt coupé. Pour employer un terme que Freud avait peut-être lu sous la plume de Kraepelin, dont il ne s’est pas servi, mais qu’il avait repéré au cours de cette analyse, il s’agit-là d’un vrai phénomène élémentaire, qui pose d’ailleurs tout de suite la question de l’hallucination. Comme vous le voyez, savoir ce que c’est qu’une hallucination, ce n’est pas évident. Enfin, depuis que Lacan a sollicité les uns et les autres de se fendre sur un travail qui serait une nosographie actuelle des hallucinations, on ne peut pas dire qu’il y en ait eu beaucoup !
En ce qui me concerne, j’ai essayé d’ébaucher un travail là-dessus, qui est dans les Passions de l’objet[1] et c’est coton ! Et puis, on peut facilement se fourvoyer parce que, quand on lit les Études sur l’hystérie, les hystériques de Freud étaient sérieusement productives et alors les hallucinations prolifèrent, mais qui n’en étaient probablement pas. Nous sommes donc là sur un terrain assez délicat. Là-dessus, je voudrais vous faire une remarque assez radicale, c’est que, d’une part, c’est excessivement difficile, devant une formation visuelle, de dire qu’il s’agit d’une hallucination. C’est beaucoup plus simple devant des phénomènes verbaux qui, en général d’ailleurs, conditionnent les manifestations visuelles de crépuscule et de déformation du monde. Donc, il s’agit là d’une hallucination visuelle dont Lacan, dans les Écrits – il n’emploie pas le mot mais, c’est pareil – fait une vraie hallucination en y repérant deux traits concomitants : le trait du mutisme atterré, c’est-à-dire de stupeur et de prostration et il évoque aussi bien l’entonnoir temporel sans fond dans lequel s’enfonce l’Homme aux loups, sans qu’il puisse compter les tours qu’il fait lors de sa descente et de sa remontée, ce qui a le mérite de soulever également une autre grande question, celle du temps.
Ceci étant, pour « L’homme aux loups », nous avons quelque chose qui est une véritable signature, qui est l’épisode délirant de paranoïa hypochondriaque qu’il fit et qui fut soigné par Ruth Mack Brunswick. On a le document et celui de tous les psychanalystes qui l’ont suivi. Les documents que nous avons actuellement permettraient – ce serait un travail à faire, de relever, non pas avec la clinique freudienne, mais avec ce que nous pouvons savoir actuellement –, en quoi ce serait là une psychose. Là encore, nos questions cliniques sont toujours extrêmement grossières, que ce soit chez Freud ou chez d’autres.
Lacan s’est appuyé sur quoi, explicitement ? C’était un peu plus vaste, mais il y a le cas Aimée, il y a le cas Schreber qu’il reprend, il y a une évocation sur Le ravissement de Lol V. Stein et puis, il y a le cas Joyce. Quoique le cas Lol V. Stein soit extrêmement subtil. Enfin, des cas qui ont un certain caractère floride et dont l’expression symptomatique est assez patente pour interpeller d’une façon qui fasse saisie. Lol V. Stein, c’est beaucoup plus compliqué ; on la voit se balader entre une position de courant d’air et une position de compactification. La clinique du courant d’air, c’est autrement plus difficile que la clinique d’une érotomanie ! Cela n’est pas dans notre doxa habituelle. Comment repère-t-on que quelqu’un qui est un courant d’air est un psychotique ?
Sur ce point, avec Cyril Veken, nous nous étions attachés à un cas de clochard, on l’avait intitulé « La dèche », qui se trouve dans Patronymies. Il s’agissait d’un homme qui avait circulé dans la rue et jusque dans les lits d’hôpitaux. Il avait cette particularité, puisqu’il n’avait aucune formation délirante explicite, ni même implicite, qu’il n’avait rien de caché, il n’offrait rien à aucun allumage clinique. Ce garçon, totalement dépourvu d’énonciation, était uniquement porté par quelque chose qui, à ma connaissance, n’est pas repéré dans notre clinique. Il était porté par quelque chose d’assez sensationnel ; une grammaticalité formidable, presque absolue. C’est-à-dire que la force propre de la grammaire lui donnait un semblant d’assise et les apparences d’un sujet de bon ton, mais il présentait aussi bien ce fait majeur d’être complètement démétaphorisé. Complètement ! Ce qui, rien qu’en soi, permet de se poser la question de ce qui fait que quelqu’un entre ou pas dans la métaphore.
J’évoquais à l’instant la question des phénomènes élémentaires, comme aussi bien de ces psychoses qu’on peut dire – puisque nous travaillons plus aisément avec des psychoses construites que des psychoses sans construction –, c’est là le cas de notre gars : il s’agissait d’une « psychose tranquille ». C’était aussi le cas de « Mme Utile », également dans Patronymies ; elle s’était logée dans la signature de son mec depuis qu’elle était toute petite et puis, elle vivait tranquille là-dedans. Il lui a fallu un divorce pour que, curieusement, le nom de son mari lui revienne par la voie hallucinatoire.
Les phénomènes élémentaires sont donc repérés de longue date, nous avons veillé à ce qu’on s’y réintéresse, car c’était oublié, avec cette question, que nous avons souvent soulevée : qu’est-ce qui fait qu’un sujet, de temps en temps, présente un phénomène psychotique irruptif, erratique, résolutif ? Qu’est-ce qui fait qu’à tel moment se déclenche un phénomène psychotique qui, en lui-même d’ailleurs, comprend, quand on parvient à le déplier, tous les linéaments d’une psychose constituée ? Même si c’est sur un mode réduit, ces linéaments n’ont rien d’élémentaire. C’est comme les structures élémentaires de la parenté, ça n’a rien d’élémentaire ; c’est complexe et puis, ça se résout. Je me suis souvent demandé ce qui déclenchait « seulement » un phénomène élémentaire, là où la psychose aurait pu se déclencher, voire, ultérieurement, s’est déclenchée en grand. Et là, voilà, est-ce qu’on va dire, comme je l’ai entendu dire un jour par un de mes internes à Lacan : « Untel a un petit automatisme mental, mais ce n’est pas grave ». Mais si, c’est gravissime ! Il ne suffit pas que le phénomène se soit résorbé pour qu’on soit dispensé de se poser la question de savoir quel ordre de rapport à la réalité peut bien avoir ce sujet et comment elle peut totalement se modifier ?
Comme vous le savez, c‘est là un vieux problème et les cliniciens se demandent ce que c’est que cette psychose, appelée par certains, « psychose blanche », en tout cas une psychose pas déclenchée. Là-dessus, les repères chez Lacan sont ténus, même s’ils sont fermes et aboutis. Il y a le schéma L, il parle de la forclusion de l’Autre, qui a comme conséquence que tout le monde, le monde entier, peut prendre une allure allusive, qui viserait un sujet qui, lui-même, serait éliminé du même coup puisque, en devenant le centre du monde, sa latitude même ne peut que le réduire à l’état de déchet invétéré… Il y a là toute une série de formulations comme ça qui sont à la fois précises et approximatives. La seule fois où Lacan, à ma connaissance, emploie un terme comme borderline, c’est dans le séminaire sur les psychoses et Dieu sait s’il n’aimait pas ce terme ! Il y a, à la vérité, ce que je pense du terme de borderline : Otto Kernberg, qui en est l’inventeur, a de très fortes adhérences chiliennes, ce que son nom n’indique pas. En langue Araucane, la langue des Indiens du Chili, vous savez, le Chili c’est 4000 km de long, bordé par le Pacifique à l’ouest et par la Cordillère à l’est ; une petite bande de 300 km de large. Chili, en langue Araucane, ça veut dire finisterre. J’ai toujours soupçonné que le terme borderline nous avait été lâché par l’inconscient de Kernberg, en raison de ses adhérences chiliennes. La géographie dans laquelle on a grandi est impitoyable et on peut le constater : une psychologie d’îlien, ce n’est pas une psychologie de continental !
Par delà de telles considérations, la question fondamentale est certes de savoir jusqu’à quel point un sujet est entré dans le langage, c’est-à-dire dans quelle mesure il peut être susceptible d’en mobiliser les ressources, de faire vibrer le cristal de la langue, d’utiliser la métaphore et la métonymie. Mobiliser ce qui fait l‘épaisseur même du langage est évidemment une question centrale qui échappe à toute donnée proprement linguistique. C’est pour ça que Lacan parlait de sa « linguisterie », qui nécessite d’y introduire toute une série d’outils hétérogènes, qu’il s’agisse du petit autre, du grand Autre, de l’objet petit a et du phallus : toute une série de concepts qui, évidemment, n’existent pas dans la langue comme telle puisqu’ils sont forgés pour les besoins de la cause, pour rendre compte de quelque chose qui se passe, que Lacan a appelé forclusion et qui, comme telle, à la différence du refoulement, ne se repère pas.
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Sans refaire toute l’histoire qui conduit au terme de forclusion, je peux cependant rappeler pour mémoire que, dès l’article sur « Les neuropsychoses de défense », c’est-à-dire dès 1894-95, Freud, s’attachant à trouver un mécanisme spécifique aux différentes formations cliniques qu’il rencontrait à propos de la paranoïa, disait déjà qu’une Verwerfung (forclusion), c’est autre chose qu’une Verdrangung (refoulement) ». Le terme de forclusion était donc lâché et par la suite, dans l’œuvre freudienne, le terme revient par ci, par là. Freud utilise différents termes pour essayer de repérer ce qui serait un mécanisme spécifique dans l’ordre des psychoses. Là encore, dans son séminaire sur les psychoses, Lacan approche les choses selon les formulations que vous connaissez : « ce qui est forclos du symbolique fait retour dans le réel ». Nous n’en sommes pas encore à la question de la forclusion du Nom-du-Père, qui viendra un peu après.
Le refoulement, ça peut être de perdre la vue parce que je ne veux pas voir mon voisin ; c’est l’avers et le revers de la même affaire ! La forclusion, c’est quelque chose qui a été éliminé, donc c’est une reconstruction, le procès de la forclusion. Vous ne pouvez pas mettre la main dessus parce que c’est quelque chose qui a été éliminé d’une façon telle que vous pouvez toujours vous brosser pour mettre la main dessus ! Tout ce que vous en savez, c’est ce qui se produit de ce fait, ce sont les effets après-coup. L’article de Freud sur la perte de la réalité dans les névroses et les psychoses montre bien comment il est empoisonné. Tout le monde est d’accord pour dire qu’il y a une perte de la réalité. Mais la vraie question, je voudrais vous le faire remarquer, c’est : qu’est-ce qui s’y substitue ? Rien qu’à le poser comme ça, dès lors, il y a tout le problème de la féminisation de Schreber, enfin, cette grammaire du délire qui est très vaste. Comme nous, nous avons été formés correctement, on se demande ce qui s’y substitue ? Mais il y a aussi des psychoses qui sont telles que rien ne s’y substitue, rien ne se construit. La forclusion, c’est une déduction à partir de ce qui s’y substitue. Du coup, c’est drôlement coton, parce qu’il faut bien avoir repéré ce qui s’est substitué.
À l’automne 2004, certains de nos collègues, pour le Journal Français de Psychiatrie (JFP), ont fait une réunion à Grenoble, sur le thème des épisodes délirants primaires et des bouffées délirantes aigues, en se posant la question de savoir, quand quelqu’un se met à débloquer puis que ça s’arrange, si on peut être sûr d’avoir affaire à une psychose. Une vieille question. Jean-Jacques Tyszler y a répondu par quelque chose avec quoi nous sommes entièrement d’accord. Évidemment, il y a un point fondamental : c’est la féminisation et la mort du sujet qui ne trompent pas. À quoi Bernard Vandermersch répondait que la mort du sujet, c’était encore trop métaphorique pour savoir de quoi il s’agit. Mais le sujet, il vous dit : « Je suis mort »! C’est-à-dire qu’il est dans une zone particulière, il est catapulté dans l’immortalité et demande qu’on le zigouille. Voyez, ce ne sont pas là des questions nouvelles et qui laissent évidemment intacte la question fondamentale, qu’il y a Des psychoses : uniques dans leur multiplicité, multiples dans leur unicité. Évidemment, une érotomanie, ce n’est pas un délire de jalousie, ce n’est pas une revendication, ce n’est pas une paranoïa centrifuge. Schreber, dans son extension, ce n’est pas l’érotomanie de ma voisine, qui est quand même, sous forme réduite, une psychose !
On essaie, pour des raisons de méthode et de discipline, de rattacher tous ces faits cliniques disparates à une structure et à un mécanisme unique, comme Lacan essaie de le faire, en mettant sur la table, après beaucoup de tâtonnements, la question de la forclusion du Nom-du-Père. Évidemment, on se pose la question, comme il m’est arrivé de le dire, que tous ces panoramas et tous ces tableaux ne se superposent pas nécessairement les uns sur les autres. Vous en avez un qui dit : « Tout le monde m’en veut », l’autre qui dit : « Il m’aime » et un troisième : « Il me trompe ». C’est formulé de façon différente, Lacan appelait ça l’aliénation invertie, divertie et convertie. Alors, à cause de Lacan, je dis : c’est un problème d’étendue de la forclusion. Mais si je parle d’étendue, c’est sans doute bien davantage à entendre topologiquement qu’en tant que la forclusion pourrait être partielle. À savoir que ce qui a pu être un trou énorme, peut se réduire à un trou ponctiforme et qu’à travers ce trou ponctiforme tout puisse se retourner comme s’il était énorme, ce trou.
On a là évidemment un problème topologique et nous le savons très bien, c’est là un fait d’expérience ! Je pense à une patiente qui m’avait assez stupéfié, qui était témoin de Jéhovah et qui, à l’occasion, servait à manger à sa communauté, tranquillement, et après je ne sais plus quelle interpellation, avait livré, pendant l’espace de vingt-quatre heures, un délire d’une extension absolument inouïe, du type de ceux qui, ordinairement, demande un travail d’années à se constituer et puis, ne le présentait plus, ça c’était refermé ; ouvert-fermé. Donc, c’est le terme de quantitatif, là, qui me gêne, comme s’il pouvait y avoir des psychoses qui procèdent d’une étendue quantitativement appréhendable… Ce qui me paraît d’ores et déjà être un premier fourvoiement.
En ce qui me concerne, si j’ai pu écrire que la forclusion joue dans le registre du « tout ou rien », c’est pour dire qu’on est psychotique ou on ne l’est pas. Maintenant, la forme que ça prendra, c’est une autre chose. Donc, c’est tout ou rien, mais ça va laisser le filet avec des trous pour laisser nombre de poissons passer parce que, bien entendu, il y a cette énigme qu’il y a des structures freudiennes des psychoses, comme il y a des structures freudiennes des névroses et des trous élastiques, comme en caoutchouc.
S’agissant du refoulement, je ne sais pas si les gens utilisent beaucoup le terme d’étendue ou de profondeur du refoulement. Enfin, ceci étant, il y a des métaphores de Lacan qui vont dans ce sens. Par exemple, si je ne me trompe pas, c’est dans le séminaire sur l’angoisse, quand Lacan parle de l’acting-out, il en fait un équivalent psychotique ; un équivalent ! Ce qui se produit là est un phénomène lié au fait que ce qui a été mobilisé est très éloigné de la possibilité, par le sujet, de sa ressaisie symbolique ! Vous voyez, le terme apparaît, si je me souviens bien, d’éloignement. Que signifie le terme d’éloignement, si on le traite non pas quantitativement, mais topologiquement ? Qu’est-ce qui fait que certains sujets, c’est le cas de la jeune homosexuelle de Freud, celle qui a sauté du pont, restent dans un acting-out permanent ? Comme nous le savons, il y a des gens qui sont tout le temps dans l’acting-out. On va dire qu’ils font les fous. On ne peut pas causer avec eux, sans qu’immédiatement on ait affaire à une monstration phallique, une provocation. Au lieu qu’un sujet se déchire un petit peu, à défaut de pouvoir se diviser… Pof ! Il vous en fout plein la vue !
Dans mon service, il y avait trois diagnostics que j’avais interdits pendant près de trente ans. Il y avait d’abord les borderlines, puis les psychoses hystériques et les psychopathies. Les borderlines parce que ça me paraissait être une espèce de fourre-tout de facilité. Autant il est légitime d’avoir des pierres d’attente, quand on est perdu cliniquement, donc des conjectures qui seront ultérieurement à spécifier, à démembrer, etc, autant il y a des fourre-tout qui sont des facilités de l’esprit. Dès qu’on est un peu embêté, on prend le calibrage borderline pour l’indication de ce qu’il y aurait dans le sac.
Donc, j’avais interdit ce diagnostic pour obliger les petits camarades et moi-même à faire un petit effort pour appréhender ce à quoi nous avions affaire. Je pense que la mise en circulation de ce terme ne nous a pas aidé. Il y a quelque temps, nous avons vu paraître, d’ailleurs, c’est tout à fait bien vu, dans un numéro du Bulletin Freudien de nos collègues belges, ce titre qui pose questions : « États limites ou états sans limite ? »[2]. On sent bien tous ces empêtrements puisqu’il est clair que nous sommes à mille lieues d’avoir tout décrit ! Régulièrement, nous rencontrons des cas dont nous ne sommes pas foutus d’établir la morphologie, la coordination, etc. Je crois que nous sommes loin du compte.
J’avais interdit aussi les psychoses hystériques pour les mêmes raisons. C’était l’invention de Follin, Chazaud et Pilon ; c’est une contradiction dans les termes. Enfin, comme il y a des hystériques qui ont des hallucinations, paraît-il, il y en aurait toujours eu… Ça permettait de se dispenser de savoir si on avait affaire à une hystérie ou à une psychose ! Quant aux psychopathes, ça n’est pas très explicite. Effectivement, qu’est-ce qu’on fait avec ces types qui ont toujours existé, phénomène qui s’amplifie peut-être actuellement et qui, dès que vous leur dites un mot, vous balancent une main dans la figure ? Ils ne supportent rien ! C’est-à-dire des gens qui ne supportent pas la division entraînée par la disparité du rapport à l’autre.
Donc, j’avais interdit ce diagnostic pour pouvoir un peu se faire une idée de ce qu’il y avait dans le sac. Un psychopathe, c’est très intéressant ; paraît qu’il y en a de plus en plus… Enfin, on a repéré, depuis un certain temps, cette curieuse exigence croissante qui, d’ailleurs, a très bien été relevée dans le livre de Charles Melman : L’homme sans gravité [3], que ces gens veulent être à parité avec l’autre : « T’es un semblable, t’es un pote, un frangin ! » ; c’est-à-dire une récusation de la dissymétrie et de la disparité des places qui est, en son fond, une récusation du transfert !
La première des institutions, c’est le transfert, il n’y a pas à sortir de là. La récusation des institutions quelles qu’elles soient, c’est une récusation du transfert. Nous voyons le phénomène s’amplifier, ce qui évidemment pose un problème à la fois social et clinique, puisqu’il concerne très directement ce qui, pour un sujet, fait autorité. C’est là la question du phallus, du capitonnage, qu’on l’appelle comme on voudra. Il me paraît assez étonnant, qu’au titre des micro-forclusions, qu’on voit proliférer dans les formulations de nos collègues, on oublie ceci : c’est que la forclusion du Nom-du-Père, c’est corrélativement une forclusion du phallus ; c’est corrélativement une forclusion de la castration ; c’est corrélativement une forclusion du sujet, pour autant que ce sujet n’est plus un sujet divisé, mais un autre sujet qui est identique à l’objet. Ce sujet plein, il s’équivaut à un objet, qu’à l’occasion, en fait, le fantasme ne tient plus la route et, y compris, la pulsionalité même du sujet peut en être mise à mal !
Comme vous le voyez, je n’ai aucune tendance à faire dans le détail pour ces histoires-là. A fortiori si on considère ceci, qui me paraît tout à fait important puisqu’on parlait là d’étendue de la forclusion, que les mailles de filet laissent passer des poissons plus ou moins gros… Le fait qu’un sujet n’ait jamais été introduit dans le langage, n’a pas du tout le même effet que s’il y a été introduit jusqu’à un certain point et, qu’à un moment, il ait pu dire non ! Son introduction au langage sera, de fait, irréversible. Donc, bien entendu, ne devient pas autiste qui veut ! L’autisme, ça démarre à toute vitesse, très tôt. Quant à « L’homme aux loups », il était sérieusement introduit au langage. Le simple fait d’avoir été introduit au langage et pris dans une parole, quelle qu’elle soit, ça a des effets irréversibles ! Ne serait-ce qu’à prendre les choses sous cet angle-là, on peut penser que cela rendrait compte du fait que les psychoses ne se ressemblent pas toutes, qu’elles portent sur un certain registre véhiculé par la parole et que ça rend compte aussi bien du fait qu’il y a des psychotiques qui passent toute leur vie tranquilles.
Lacan, qui n’a pas pu tout brasser, n’a pas beaucoup parlé des psychoses sans construction. Il a évoqué des trucs sur Lol V. Stein et puis, il a donné les indications suffisantes pour qu’on puisse quand même un peu les étudier. Un point que je voudrais également relever, puisque j’évoquais ces gens qui n’ont jamais été introduits au langage et ceux qui l’ont été jusqu’à un certain point et puis, qui, à un moment, ont dit niet : c’est que ça laisse coexister, chez certains psychotiques, des zones de refoulement. Comme dans les perversions, malgré les mécanismes éventuellement spécifiques qui sont impliqués et je ne sais plus dans quel séminaire Lacan fait cette remarque que le refoulement, c’est ce qui est analysable dans les psychoses, les névroses et les perversions. Il faut faire attention, quand on se met à jouer sur l’interprétation des métaphores avec un psychotique… Mais je connais des psychotiques avec lesquels on peut vraiment blaguer ! Bien sûr que nombre de psychotiques sont sensibles à l’humour, que jusqu’à un certain point, il y a des zones de métaphores auxquelles ils sont tout à fait sensibles. Le problème étant, comme toujours, de savoir où gît le noyau d’inertie dialectique ; ce qui n’est pas toujours évident à repérer, que ce soit dans la psychose ou dans la névrose, d’ailleurs…
Pour l’histoire de « L’homme aux loups », Freud dit qu’à un moment, le sujet n’a rien voulu savoir de la castration ; c’est daté, c’est pointé. À un moment, il dit que, curieusement, et là encore je me permettrai une distinction, il y a eu quelque chose chez le sujet homme aux loups, qui a été un mécanisme actif ; il a dit non, il n’a pas voulu. Pour des raisons que nous ignorons, il y a un truc qui est passé à la trappe, complètement. Mais un mécanisme, si c’est exact, s’il y a des sujets pour lesquels il y a là un type de mécanisme actif et qui les fout dans une gueule de loup particulière, c’est tout à fait autre chose que les sujets qui, sans qu’ils aient mobilisé le moindre mécanisme actif, n’ont jamais été introduits à quoi que ce soit ! Mais la forclusion, ça peut, de mon point de vue, être un mécanisme aussi bien passif ! Tout le monde ici connaît l’histoire du Roi d’Allemagne, Fernand de Bavière, qui avait voulu élever des gosses sans qu’on leur parle, pour voir s’ils parleraient grec, latin ou hébreu. Tous les gosses étaient morts ! Ça, c’est formidable ! Les gosses n’ont pas dit non à quoi que ce soit, on ne leur a tout simplement pas parlé !
Donc, rien qu’à prendre les choses sous cet angle-là, il me paraît aller de soi, y compris dans les incidences pulsionnelles qui, pour cet exemple, sont considérables, si l’exemple des mômes du Roi de Bavière est exact, si ce n’est pas une légende, si c’est vrai, il paraît que c’est vrai… En tout cas, ça montre que notre biologie s’est adaptée. On est tellement dénaturé par le langage que, quand on ne parle pas à un gosse, il crève ! Donc, la carence du discours, qui permettrait aux organes de se lier à la fonction, a été telle que sa fonctionnalité a été foutue par terre ! Ils n’ont pas eu besoin de faire de délire, ça s’est enrayé. C’est quand même autre chose que le mélancolique, même si on ne sait pas pourquoi ça s’arrête, un accès de mélancolie, et que ça redémarre, en tout cas, avec parfois des fausses routes. Ça peut tuer, des fausses routes, mais enfin, c’est quand même pas une sidération rénale fonctionnelle, une occlusion digestive ou un cœur qui fait un infarctus du myocarde. Vous savez, au lieu que ça passe dans l’œsophage, ça passe dans la trachée…
Ce qui surprend toujours beaucoup, dans toutes ces histoires, c’est à quel point nous sommes assez peu dégagés et fidèles à la problématique freudienne. Je ne suis pas sûr que « L’homme aux loups », nous l’écririons comme Freud l’a écrit. Je crois qu’on le rédigerait autrement, parce que les outils ne seraient pas tout à fait les mêmes. Ce qui nous manque, me semble-t-il, assez cruellement, même si un certain nombre s’y essaie, c’est que nous ayons des observations établies par nous et que ça nous fasse avancer. On ne peut pas ressasser L’homme aux loups jusqu’à la fin des temps ! Je dis souvent que je ne peux plus encaisser Dora. Vraiment, Dora me sort par les trous de nez ! Le petit Hans, qui est mort il y a quelques années… À la rigueur, on peut écouter ses disques avec l’Orchestre Symphonique de Genève, ça passe encore. Enfin, la girafe et tout ça… Donc, je souhaiterais que nos propres observations puissent amener les délinéations qui nous permettraient d’un peu nous aérer…
Propos recueillis au cours des séminaires de Marcel Czermak de l’année 2004, transcrits et édités par Annie Deschênes.
Notes
[1] Passions de l’objet, Études psychanalytiques des psychoses, Éditions Joseph Clims, 1986.
[2]« Enjeux de la modernité : États-limites ou états sans limite ? », Bulletin Freudien n° 29, janvier 1997.
[3] Jouir à tout prix, Éditions Denoël, 2002.
