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Il fut un temps

Auteur : Marc Nacht 26/10/2010

Bibliographies Notes

 

 

Les mots, frappés comme des monnaies anciennes où la valeur et le signe figuraient en opposition sur chaque face, vinrent à se plier en d’inopposables simplicités. Le calculable lui-même cédait la place au computable, le smiling au sourire et le clic à l’interrogation. Le Temps du gérable et de l’évaluable venait de naître sur les ruines de la parole.

Seuls, quelques brocanteurs comptaient encore les heures aux cartels poussiéreux de leurs greniers ; ils se voulaient plus vifs que morts à écouter le tic-tac des balanciers imprécis, grinçant de rire face aux temps réels des échanges virtuels.

Il fut un temps où la jouissance ne se bordait pas d’objets. De la modeste et rare poule au pot au carrosse le plus armorié, la jouissance se jouait ailleurs, comme à la belotte, ses cartes frappées du coin du désir s’abattaient sur la table de l’humain.

Il fut donc un temps où le réel se bordait d’un imaginaire foisonnant  tout marqué des places qu’une longue histoire et mille récits donnaient au sujet. Temps se voulant sans Dieu ni Maître. Temps fructueux d’occuper et de s’enrichir des places déchues de tout Autre. Et — qui l’aurait auguré alors ? —  temps  inconscient de l’implosion qui allait bientôt se livrer à tout maître, comme Lacan l’annonçait en pointant le désir ignoré d’eux-mêmes des étudiants de Vincennes. 

Il fut pourtant un temps où, cédant à la misère, le pauvre volait le pauvre : faute de grives on mange des merles. Il fut aussi un temps où l’on se battait (et sérieusement parce que les coups pleuvaient des capelines) pour obtenir plus juste rémunération de sa sueur. On s’aimait bien, on détestait fort, mais on protégeait l’outil de production et le copain blessé sans que ce dernier puisse obtenir quoi que ce soit de l’État sinon l’avantage facilement acquis de quelques jours de taule.

Au fond des têtes brillaient encore les légendes enfouies où Vercingétorix pouvait donner la main à Spartacus et où l’Algérien de Billancourt participait au même combat. 

Il fut un temps où, sautant par-dessus les églises par la grâce de Voltaire, Rousseau, Montesquieu et bien d’autres, se nourrissait l’espérance volontaire des Lumières.

On construisait sur le sable des mots de l’Histoire où chacun pouvait encore trouver son verbe.

Il fut un temps de verbe où les grands mots —justice, liberté, égalité, fraternité — sonnaient comme des lances sur les boucliers d’airain du réel : l’imaginaire transformait et humanisait la face répugnante de la Gorgone.

Rien alors ne s’abritait sous le voile d’une virtualité prise comme du réel par l’instantanéité de sa transmission.

Il fut un temps pour le Temps où l’enfant tirait la barbe du grand âge et loin d’en partager l’acédie, lui criait « Grand âge vous mentiez, route de braise et non de cendres... [1]». 

Il fut un temps...

Notes

[1] - Saint-John Perse, Chronique. Gallimard.

Bibliographie