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Édouard Glissant

billets : culture

Auteurs : Jeanne Wiltord, Ângela Jesuino-Ferreto, Pierre-Christophe Cathelineau, Esther Tellermann 04/02/2011

Bibliographies Notes

 

« Voyez mes plaies et les cicatrices de mes plaies.
Voyez mes orages, mes flux. Je meurs encore, vous qui passez. »
Ô brousses ô ravins ô foules ô meurtris.
Ô les pays sans épaisseur et les nuits pâles !
Les Indes – Édouard Glissant

 

Édouard Glissant est mort le 3 Février à Paris.

Poète, il s’est acharné à élaborer des catégories pour penser l’identité dans le contexte contemporain (« le Tout-Monde ») de la mondialisation économique.

À l’omnipotente identité – souche, racine unique, « précieuse prétention semi - exclusive, de cet ensemble de cultures qu’on a appelé l’Occident », il a opposé l’identité – rhizome. Nécessaire pour penser l’identité actuelle, l’identité - rhizome prend en compte la Relation à l’Autre dont la langue poétique de Glissant porte trace.

L’acte inaugural de cette identité se confond avec l’acte colonial de l’Europe au XVème siècle et c’est en particulier, à partir de l’espace de l’Habitation coloniale de la Martinique qu’il va élaborer son concept de « créolisation ». Il en maintiendra fermement la différence d’avec la notion de métissage.

Dans le fil des questions mises au travail par des psychanalystes à propos des nouvelles identités, j’ai proposé à Édouard Glissant (dont je savais la circonspection envers la psychanalyse), une journée de travail avec des collègues de l’Association lacanienne internationale. Il a accepté. Ne pensait – il pas que « si l’analyse ne dépasse pas l’analyste, c’est que l’analyste est un colonisateur » ?

Notre expérience de psychanalyste nous apprend que pour le sujet, l’identité ne peut se soutenir de l’Un sans l’Autre, mais peut-elle se fonder à partir de l’Autre à l’exclusion de l’Un comme le propose Glissant ?

Nous avions espéré que cette première rencontre pourrait être inaugurale d’autres moments de débats. Ils n’auront pas lieu. Il nous reste le lieu qu’il disait incontournable dans son œuvre, ses essais, sa poésie. Éclats d’une intelligence poétique du monde.

Jeanne Wiltord

 

Rencontrer Édouard Glissant n’a jamais laissé quiconque indemne dans sa trajectoire de pensée. J’en ai fait moi-même l’expérience lors de cette journée organisée à l’ALI en juin 2007. Avec sa disparition nous perdons un penseur et un merveilleux poète mais aussi et avant tout un enfant du poème. Édouard Glissant va nous manquer durement dans cette belle aventure de lire notre modernité.

Angela Jesuino-Ferretto

 

L’écume des jours se disperse sur les rivages du Poème vers lequel nous conduisait Edouard Glissant. Elle se disperse, mais demeure le Poème, scintillant et solaire, comme ces Caraïbes, d’où nous venait ce chant. Ce chant tissé par le créole et le français, par le français pour le créole et le créole pour le français, avec la fulgurance de métaphores que nous avons goûtées, fruits d’arbres aux noms inconnus, oiseaux aux couleurs d’étincelle dans les cieux. Et dans son œuvre en prose elle-même, où il n’aura cessé de célébrer la créolisation du monde, du Tout-Monde, Édouard Glissant gardait vivant ce Verbe haut qui l’abritait des ouragans de notre modernité. C’est à ce Verbe que nous voulons rendre hommage, Verbe d’un poète. Le souvenir que nous laisse sa conversation est aussi celui d’une parole généreuse pour ceux qu’elle accueillait, impatiente et subtile sur les littératures du monde dont Édouard Glissant avait fait le berceau de ses méditations, impérieuse sur les changements qu’il sentait poindre et qu’il souhaitait silencieusement : une universalité un peu moins malade de l’Un.

Pierre-Christophe Cathelineau

 

Il y eut pour vous Édouard Glissant, le désir de ne pas parler « d’une saison unique », d’une seule langue.

Il y eut une pensée du « chaos-monde » dans le tissage de la langue française et du parler créole qui l’infléchit.

Il y eut œuvre de poète qui tortura après Césaire la langue du négrier, l’ensemence du multiple sexué du poème.

Il y eut l’utopie du « Tout-monde » noué au cri du monde des peuples contraints.

Il y eut « Sel noir », « Boises », « Fastes », « Pays rêvé, pays réel », inséparables d’une poétique réduisant l’identité à la fulgurance signifiante du poème par la créolisation du français, à sa traversée par un rythme venu d’un lieu Autre.

Il y a l’inscription de votre oeuvre dans le grand tissu poétique, votre dysphonie au cœur d’une symphonie mêlant proses, poèmes, réflexions philosophiques, et cela par la créolisation d’une langue dominante appauvrie.

Perdure votre chant venu de La Caraïbe, cette « nouvelle défense de la langue française » pour avoir su l’ouvrir à l’hétérogénéité de la parole, à l’imprévisibilité de la rencontre signifiante – celle dans la langue – de l’étranger.

Esther Tellermann

 

On vous propose quelques écrits de la parole vive d’Édouard Glissant, extraits de l’ouvrage collectif publié par l’ALI, Une journée avec Édouard Glissant.

« J’appelle lieu-commun (avec un trait d’union), et ça pourra nous poser problème, un lieu où une pensée du monde rencontre une pensée du monde : c’est ça, ce n’est pas la même chose que la mise en commun ou que le lieu de la communauté ; ce n’est pas la même chose. C’est le contraire même, c’est le lieu où une pensée du monde rencontre une pensée du monde. Avec effraction, parfois avec effarement. »

«…Dans des sociétés comme les sociétés colonisées ou qui n’ont pas échappé à l’ancienne colonisation. Je prétends qu’il n’y a pas de relation entre un réel et un symbolique dans ces sociétés, il y a un réel et une impossibilité du symbolique… Il n’y a pas d’impossibilité de l’imaginaire. L’imaginaire fonctionne, et l’imaginaire est même une des ressources de la résistance… »

« C’est parce qu’il y a impossibilité de symbolisation qu’il y a pratique de la ruse. Et j’appelle cela non pas la ruse, mais ce qui revient au même, Le détour, une pratique du détour… Il y a un phénomène qui est extrêmement important dans le rapport au réel aux Antilles, qui est la pratique du détour. On tourne autour. Et ce « tourner autour » invente une nouvelle manière du rapport au réel. Et c’est précisément parce que la symbolisation est impossible qu’il y a ce recours… la notion de dialogue et la notion d’échange est complètement différente de ce que nous savons ou que nous croyons savoir sur les échanges de manière traditionnelle. »

« Ce que j’oppose à la racine unique, non pas à la racine mais à la racine unique, c’est le rhizome… Avec l’identité-rhizome ce n’est pas l’enracinement qu’on refuse, c’est l’enracinement unique qui tue autour de lui… et qui paralyse l’imaginaire… Le rhizome est une racine qui s’étend à la rencontre d’autres racines et qui ne tue pas autour d’elle… »

« Qu’est-ce que la créolisation ? Pourquoi ai-je appelé ce processus une créolisation ? Ce n’est pas du tout par référence au créole. Quand je dis « le monde se créolise », ça ne veut pas dire que le monde devient créole comme moi je suis un créole de la Caraïbe, ça veut dire que le monde rejoint sa propre diversité et est capable de l’exprimer… C’est la rencontre de réalités hétérogènes avec un résultat imprédictible… Dans toute créolisation, il ne peut y avoir de déséquivalence des valeurs. Dans le cosmopolitisme il y a déséquivalence des valeurs, mais il ne peut y avoir de déséquivalence de valeurs dans une créolisation, sans quoi ce n’est pas une créolisation, c’est une assimilation ou une domination, mais ce n’est pas une créolisation »…

« Le lieu, c’est ce qui m’est incontournable et ce qui fonde mon rapport possible à tous les lieux du monde sans en excepter un seul »…

« …Dans toutes les Amériques, il y a un mélange synthétique et multiple. Pas seulement au Brésil, dans toutes les Amériques. Mais c’est seulement au Brésil, dans la Caraïbe, dans le Sud des États-Unis qu’il y a créolisation. Et le Brésil, en ce sens, n’est pas différent de Haïti ou de la Jamaïque, ou de la Martinique, ou même de la Nouvelle-Orléans. Il y a une unité-diversité à l’intérieur et c’est ce qui caractérise ce que j’ai appelé « la néo-América » pour la différencier de « l’euro-América » et de la « méso-América »…

« …Or votre nostalgie de l’Un, votre nostalgie de la filiation et votre nostalgie du père – parce que tout ça va ensemble – ne s’applique pas à nos cultures. Et, quand je dis « nos cultures », je dis la culture du Brésil aussi, n’est-ce pas ? Cela ne s’applique pas à nos cultures. Ça ne veut pas dire que dans nos cultures il n’y a pas de famille père-mère-enfant, ce n’est pas ce que ça veut dire. Ça veut dire qu’au fond de la culture, il y a quelque chose et pourquoi cette chose ? Parce qu’il n’y a pas de genèse et qu’est – ce qu’il y a à la place de la genèse ? Il y a ce que j’appelle une digenèse, c’est-à-dire une genèse à plusieurs entrées, une genèse qui n’est pas la création d’un monde par un dieu, une genèse qui est un phénomène historique »…

« …Ce qui est probant dans l’oral et l’écrit, c’est d’appliquer aux techniques de l’écriture les poétiques de l’oralité. Ces poétiques existent. C’est d’une part, la circularité. Le texte oral créole est circulaire… ce qui n’est pas la poétique des langues écrites et surtout pas de la langue française. Il y a des exceptions dont Jacques le Fataliste De Diderot, n’est-ce pas ? C’est une exception assez remarquable mais ce n’est pas la règle… Autre poétique des langues créoles et des oralités, la répétition. Dans les langues écrites la répétition est non seulement une faute mais un crime… Autre poétique de l’oralité, c’est l’assonance… Et ces poétiques de l’oralité on peut les infuser dans la langue française… si vous étudiez un très grand poète français qui est aussi un très grand poète antillais, qui s’appelle Saint-John Perse, vous vous apercevez qu’il multiplie ce qu’on appelle les créolismes, mais qu’il les cache. Là où mes amis créolistes Chamoiseau et Confiant vont proclamer leurs créolismes dans les textes, Saint-John Perse les cache. »

« Autrement dit, la poétique de la langue créole irrigue la langue française et l’enrichit, la déforme, sans qu’il y ait besoin de montrer qu’elle est déformée. Il semble qu’une poétique moderne aujourd’hui, doive passer à la fois par ce mélange des poétiques de l’oral et de l’écrit et cette écoute des langues du monde que je caractérise en disant que j’écris en présence de toutes les langues du monde. Même si je ne les connais pas. »

 

Notes
Bibliographie