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Éditorial au numéro 1 du "Trimestre psychanalytique" paru en 1989

Auteur : Marc Darmon 03/04/2012

Bibliographies Notes

Legs de Lacan, et donc aussi bien signe de sa mort, le nœud borroméen est-il devenu tabou ?

Treize ans après le Séminaire R.S.I., les analystes se réfèrent-ils au nœud ? Vous connaissez la réponse : tels les poissons d’une pomme, en général ils ne savent qu’en faire. Ce en quoi ils sont tout à fait libres bien sûr, Lacan ne dit-il pas ironiquement dans ce séminaire qu’un analyste peut bien croire à la réalité psychique, c’est-à-dire à l’âme, et rejeter entièrement l’apport de Lacan sans pour autant cesser de fonctionner comme analyste, c’est-à-dire que sa parole opère « avec une certaine hésitation, bien sûr » qui peut conduire au pire, mais elle opère.

Ainsi même la parole de celui qui ne sait pas ce qu’il dit et ne veut rien en savoir peut avoir une réalité opératoire. Il ne s’agit pas là de glorifier la passion de l’ignorance mais de s’interroger sur le pouvoir de l’interprétation qui peut tout aussi bien être « un dire silencieux ». Comment un effet de sens peut-il donc être réel ? Justement le nœud borroméen permet de le concevoir.

Faire fonctionner formellement Réel, Symbolique et Imaginaire n’est pas nouveau chez Lacan, c’est plutôt dans son parcours une constante structurale, comme en témoigne cette conférence de 1953 sur justement le Symbolique, l’Imaginaire et le Réel. R. S. I. y jouent déjà de la manière la plus littérale, la plus algébrique. Lacan y décrit le trajet d’une analyse par une formule cyclique : rS - ri - il - iR - iS - sS - si - sR - rR - rS -. Les lettres majuscules représentent les trois catégories intervenant sous forme de noms, et les lettres minuscules les représentent en tant que fonctions.

Ainsi nous avons en rS la position de départ : réaliser le symbole. C’est la fonction de l’analyste pour celui qui vient le trouver, « l’analyste est un personnage symbolique comme tel ». Cette posture illusoire qui figure ce que Lacan nommera bien plus tard « le sujet supposé savoir ».

 

Suit la phase imaginaire : ri - il - iR - iS - c’est-à-dire l’entrée du sujet dans le jeu imaginaire, où l’analyste doit repérer sa propre place. Cette phase se termine sur iS, « l’imagination du symbole », c’est par exemple la figuration du signifiant dans le rêve où la syllabe « po » peut être figurée par un vase, un « beau corps », par un corbeau, le rêve lui-même par un vers ou du verre.

sS : la symbolisation du symbole, c’est « l’interprétation, l’élucidation du symptôme » qui joue sur la lettre pour permettre l’opération inverse de la précédente, soit si, la symbolisation de l’image.

sR : c’est, dit Lacan, « le but de toute santé, qui est non pas, comme on le croit, de s’adapter à un réel plus ou moins bien défini, ou bien organisé, mais de faire reconnaître sa propre réalité autrement dit son propre désir... le faire reconnaître par ses semblables, c’est-à-dire le symboliser ».

Il est facile de démontrer que cette formule cyclique n’est pas une simple notation descriptive mais l’application d’une structure formelle obtenue par la permutation circulaire des lettres R, S, I, conjuguée par les lettres r, i, s disposées en colonne :

r RSI i IRS s SIR

La lecture du tableau se fait ligne par ligne, à la première ligne : rR - rS - ri, puis, à la deuxième : il - iR - iS et enfin, à la troisième : sS - si - sR...  Nous retrouvons ainsi le cycle présenté par Lacan.

Par quel miracle une structure formelle aussi rudimentaire parvient-elle à donner une description du processus analytique tout entier ? Remarquons que cette structure n’est qu’une de celles pouvant être construite de la même façon en changeant l’ordre des lettres et qu’il a fallu le choix de Lacan pour trouver celle qui marche ; quoiqu’il en soit, il s’agit ici de se référer au-delà du modèle à un Réel qui est de structure, c’est la raison du miracle.

La démarche de Lacan dans le Séminaire R.S.I., vingt ans plus tard, ne paraît pas fondamentalement différente, pourtant un pas est franchi.

Le nœud borroméen n’est pas un modèle, et Lacan insiste pour distinguer un modèle qui est une écriture qui suppose le Réel comme par exemple les modèles mathématiques, du nœud borroméen qui tout en étant une écriture supporte le Réel ; ainsi, pour Lacan le nœud borroméen tel qu’il en use « fait exception, quoique situé dans l’imaginaire, à cette supposition ».

La raison en est que les trois tiennent entre eux réellement, c’est le Réel qui supporte cette consistance des trois ronds, le Réel qui est l’un des trois.

Contrairement au modèle mathématique qui suppose un réel au-delà, ce nœud présente ce réel même.

À la différence de la formalisation de la conférence de 1953, le nœud permet de faire jouer les trois consistances ensemble et non plus par couple de façon linéaire. Nous pouvons mesurer l’intérêt du nœud dans la question de l’interprétation. Dans le premier modèle l’interprétation fonctionne dans la séquence iS - sS – si, c’est-à-dire que l’effet de sens fait jouer en apparence Symbolique et Imaginaire indépendamment du Réel, ce n’est pas le cas du nœud où le rond du Réel intervient dans le coincement entre Symbolique et Imaginaire qui ne font pas que glisser l’un par rapport à l’autre, d’où la possibilité pour l’effet de sens d’être aussi réel.

Notes

Ce texte est paru dans le numéro 1 du "Trimestre psychanalytique" en 1989.

Bibliographie