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Du joueur au justiciable

billets : addictions

Auteur : Christian Bucher 19/02/2011

Bibliographies Notes

 

 

Lors d’un exposé sur la psychopathologie du jeu devant un public d’intervenants en toxicomanies, exposé entamé par un développement sur Freud et Dostoïevski, mettant l’accent sur les effets du sentiment de culpabilité inconscient dans la passion du jeu, un auditeur (lecteur d’Onfray ?) nous interpelle en ronchonnant, s’inscrivant en faux contre une telle approche sur le mode : « dire que Freud a tout inventé… non ! » Et pourtant, même si l’addiction au jeu n’est évoquée par Freud qu’à la fin de son texte magistral sur Dostoïevski et la « mise à mort du père » (Vatertötung), et encore, essentiellement par le truchement d’un détour via Zweig, cette thématique du Surmoi est alors au cœur de ses préoccupations. Ainsi, presque concomitamment, paraît un texte important sur l’humour qui éclaire les fonctions inconscientes du Surmoi en y abordant sa fonction d’autoconsolation du moi. Une sorte de traitement de la culpabilité au profit du moi faisant en quelque sorte pendant au travail de la culpabilité dans le symptôme de Dostoïevski…

Addiction au jeu… voire addiction à l’argent ? La déconfiture, la transgression et, au final, le châtiment de soi. Un horizon où tout se jouerait in fine sur la scène judiciaire, notamment en matière pénale : fin (provisoire) de partie ? Et, en prime, la quête tâtonnante d’une sanction pénale faisant office de point de butée à la jouissance qui aspire le joueur compulsif dans la spirale de l’escalade effrénée des enjeux. Se faire arrêter… enfin ! Scénario classique. Déjà obsolète ?

En effet, l’usage désormais extensif du terme d’addiction, sous-entendant l’esclavage, venant se substituer à la « folie pour le poison » de la toxicomanie, semble concrétiser « la poursuite d’un mouvement de transformation en victimes de sujets auparavant considérés comme des coupables » (M. Valleur). Toxicomanies, addictions, comme un glissement sémantique où l’on passerait en quelque sorte de l’auteur présumé à la victime supposée ?

Cependant, s’agissant des jeux dans le social, la connotation de faute morale est persistante. Evocation lancinante du « vice » du jeu, bien sûr. Voire diabolisation des adeptes des jeux de hasard et d’argent par un M. Koutouzis, faisant du joueur – jouisseur trop proche à ses yeux du spéculateur – en quelque sorte l’envers du toxicomane, ce dernier n’étant que la victime d’une société injuste et répressive. Avec cette formule choc : « la prohibition crée, chez les toxicodépendants, un sentiment d’injustice. Le libéralisme économique génère, chez les flambeurs, une soif d’impunité ».

Cela étant, ne sont ici que remises au goût du jour des formulations plus classiques sur le « démon » du jeu. A cet égard, le discours des codificateurs lors de l’élaboration du C. Civil était déjà fort éloquent. Lors des travaux préparatoires, le tribun Duveyrier faisait référence au jeu en termes de « ministre aveugle et forcené du hasard » et de « monstre antisocial », qui « ne mérite pas sans doute la protection que la loi doit aux conventions ordinaires ». Et plus près de nous, le père (magistrat) d’André Rousselet lançait à la figure de son fils : « le jeu, c’est le vol ! », aux fins de blâmer sa dilection pour les jeux de hasard.

La place des jeux dans la société contemporaine apparaît ainsi contrastée. Une explosion et une diversification de l’offre des jeux dans le contexte d’une société régie par le libéralisme économique qui privilégie l’injonction de consommer sans frein. Alors même que s’adonner aux jeux de hasard et d’argent conserve une aura sulfureuse, notamment dans la clandestinité…

Paradigme des addictions sans drogue, le « jeu pathologique », est une addiction « licite » (en général) quant à l’usage du « produit », mais où, à l’instar des toxicomanies aux drogues, l’occurrence de démêlés judiciaires est très fréquente. En outre, pas de substitut en vue (contrairement à la méthadone pour les héroïnomanes), si ce n’est, à l’occasion, celui du… Procureur de la République !

Au fur et à mesure du développement de l’assuétude, la spirale addictive se redouble en effet de l’engrenage de la délinquance acquisitive. Mais le « passage » de la dépendance à la délinquance prête à réflexion : le modèle de la délinquance dite « économico-compulsive » (fondé sur le ‘besoin’ de se procurer l’argent pour s’adonner à une conduite addictive onéreuse), habituellement proposé est-il toujours pertinent cliniquement ?

Cette perspective linéaire semble manquer un peu de subtilité, évacuant au passage toute forme de « manipulation ludique de la loi » (pour reprendre une expression intéressante de M. Dubec relative à l’escroc, pour lequel : « tout est jeu. Il fait de la loi une règle de hasard ») dans les soubassements psychopathologiques de la délinquance astucieuse si volontiers de mise chez les joueurs en proie à un manque de liquidités… Duperie consubstantielle d’une autre forme de jeu, plus radicale, pour celui qui s’adonne au vertige des jeux aléatoires. Berner l’Autre tenant les cordons de la bourse : ça passe ou ça casse !

Infraction. Sanction. Pénalité. Gagné ? Perdu ! Une impasse qui aboutit parfois au retournement consistant à poursuivre... en justice le pourvoyeur de jeux. Un Auvergnat assisté d’un avocat médiatique s’y était risqué il y a quelques années contre un casinotier. Tenter sa chance… en changeant les règles du jeu. Et, en guise de succès, espérer obtenir in fine gain… de cause. Mais un avocat ne peut pas tout : cause perdue ! Pas de seconde chance pour le justiciable surendetté.

Mais ce « retournement » n’est que l’amorce d’un mouvement plus large. Certaines affaires emblématiques ont focalisé plus récemment l’attention des médias, mais ici d’emblée sur le mode victimaire qui est dans l’air du temps. Notamment le cas de deux joueurs parkinsoniens de la région nantaise sous traitement dopaminergique. Une affaire est du reste en cours au civil, mettant aux prises un patient avec une compagnie pharmaceutique. Le patient traité au Ropinirole se plaint du déclenchement d’une addiction au jeu et au… sexe (éclosion de conduites d’exhibitionnisme et de transvestisme), réclamant 450.000 euros pour le préjudice moral et économique subi lors de sa « descente aux enfers », invoquant en particulier un « traumatisme psychologique majeur » en lien avec ces « épisodes d’hypersexualité et de jeu pathologique ».

Sans doute y a-t-il matière à un débat clinique en psychiatrie. Certes, le syndrome de « dysrégulation dopaminergique » est susceptible de provoquer divers troubles du comportement (jeu excessif, hypersexualité, troubles des conduites alimentaires…) associés à des perturbations de l’humeur. S’agit-il dans le cas évoqué plus haut d’une véritable addiction au jeu ou d’une pratique débridée concomitante d’une exaltation thymique d’allure maniaque ? Et quid de l’état antérieur du sujet ? Mais, surtout, dans l’hypothèse d’une addiction avérée, tout se passe comme si se déployait ici un discours invoquant une causalité directe entre la prise du produit et la dérive addictive, faisant fi de l’histoire du sujet et des éléments contextuels. Une causalité linéaire (certes ici par le truchement d’un effet secondaire du produit) à laquelle les cliniciens ne seraient présentement plus guère enclins à souscrire en matière de toxicomanies. Affaire à suivre…

Besoin de punition : sous l’égide de la voix intérieure du Surmoi, la dette conçue comme faute (« Schuld ») entraînant un paiement sans fin… Et maintenant, rançon de la modernité, exigence de réparation d’un préjudice par le justiciable ! Au fil du temps, passage du pénal – pour expier – au civil pour indemniser : un paradoxe ? Bien sûr, l’illusion d’un « monde juste », à laquelle se raccrochent les « praticiens de l’aléatoire » (pour reprendre la fructueuse expression de J.-L. Chassaing en ouverture de l’ouvrage Jeu, dette et répétition), captifs d’un « optimisme pathologique » déjà épinglé par E. Bergler, bat son plein dans cette sollicitation d’une deuxième chance au tirage du loto judiciaire.

Et pourtant, plus fondamentalement, n’en déplaise à l’auditeur contrarié évoqué incidemment plus haut, s’agissant de la dérive victimaire de certains sujets en souffrance, suggérons ici encore une réponse… freudienne. En effet, Freud avait déjà pointé une telle problématique en 1915 dans son texte sur « les exceptions » (« die Ausnahmen »). En référence à ces patients qui se rebellent contre tout « renoncement temporaire à telle ou telle satisfaction… » aux fins de progresser dans le travail analytique, en arguant d’une position d’exception fondée sur un sentiment de préjudice éprouvé dans l’enfance.

Une logique fondée sur : « J’ai suffisamment payé à l’Autre, à lui maintenant de me dédommager… ». En vue de justifier une exemption de la loi de la castration. Sur un mode dérogatoire. Les « exceptions » : de quoi suggérer une proximité de certains joueurs avec les « accidentés de la vie », où l’accession au statut de victime est cruciale, du dommage subi à la demande de reconnaissance du préjudice (processus dont P.-L. Assoun a bien démonté les rouages).

Le jeu oscille finalement toujours entre affichage et clandestinité, ostentation et dissimulation, ordinaire et exception. Et même quand le droit s’en mêle, c’est plutôt pour en spécifier une position d’exception (cf. notamment art 1965 et 1967 du C. Civil, exceptions de jeu et de répétition). Exceptions venant se soustraire à la loi commune. Le syndrome d’exceptionnalité qui semble ainsi à l’œuvre chez certains joueurs visant frénétiquement à compenser un « désavantagement injuste » précocement expérimenté n’est alors qu’un élément de plus dans cette série… d’exceptions ! En somme, avec le jeu, « offrez vous l’exception ! » pour reprendre le slogan publicitaire d’une marque japonaise de clubs de golf sur mesure. Et, pour le joueur, à moins que les décisions de justice ne viennent démentir ce propos, elle n’a pas de prix…

Notes
Bibliographie

 

  • Assoun P.-L. : Le préjudice et l’idéal. Pour une clinique sociale du trauma. Paris, Anthropos Economica, 1999.
  • Dubec M., Les Maîtres trompeurs. Vrais et faux escrocs. Paris, Seuil, 1996.
  • Freud S., (1915) : « Les exceptions ». In « Quelques types de caractères dégagés par le travail psychanalytique ». In : L’inquiétante étrangeté et autres essais – Paris, Gallimard, 1985.
  • Freud S., (1928) : « Dostoïevski et la mise à mort du père ». In :L’Unebévue, revue de psychanalyse, suppl. au n° 4 (automne-hiver 1993).
  • Freud S., (1928) : « L’humour ». In : L’inquiétante étrangeté et autres essais. Paris, Gallimard, coll. Folio, p. 317-328
  • Koutouzis M, « L’argent, une addiction prométhéenne ». In Autrement, n° 218, « Dans l’intimité des drogues », janvier 2003, p. 40-50.
  • www.liberation.fr, « Un patient accuse un médicament de l'avoir rendu accro au jeu et au sexe » (31/01/2011). « A Nantes, le médicament pousse-au-sexe en procès » (01/02/2011)