Dialoguer avec les jeunes ?
billets : addictions
Auteur : Thierry Roth 09/01/2011
Expérience récente : à l’occasion d’une journée « forum santé » dans une banlieue dite difficile, nous sommes chargés avec un collègue médecin d’aller dialoguer avec des adolescents au sein d’un « espace accueil jeunes », afin de les sensibiliser aux divers caractéristiques et dangers des addictions. La rencontre, organisée par les services de la mairie, fut – à sa façon – instructive…
A notre arrivée, les deux éducateurs chargés de mettre en place ce dialogue nous expliquent que nos quelques minutes de retard – l’endroit était bien caché ! – ont poussé cinq adolescents à aller « faire un petit tour dehors »… On ne les reverra plus. Il n’en reste alors plus que cinq sur la vingtaine annoncée, dont deux seulement correspondent à la classe d’âge prévue (13-20 ans). Notre entrevue de deux heures ne durera finalement que quelques minutes, puisque pendant un bref aparté avec les deux éducateurs, nos deux ados ne résistèrent plus à l’appel de la rue. Surtout, ces quelques instants de « rencontre » ne furent occupés que par quelques questions posées d’emblée par les deux adolescents, qui n’attendaient manifestement pas un grand discours sur les addictions.
Ces questions étaient d’ordre tout à fait pratique : « Est-il vrai que la cocaïne ne provoque pas d’accoutumance comme l’héroïne ? », ou encore « Est-ce que c’est vrai que quand on fait beaucoup de sport, ça peut provoquer les mêmes sensations que la drogue ? »… Ces questions, instructives pour nous et dignes d’intérêt, visaient manifestement à savoir comment obtenir un plus de jouissance sans trop de danger, voire comment se droguer sans risque. Pris comme de nombreux jeunes dans le monde des sensations et des expériences, hermétiques aux grands textes comme aux beaux discours, nos deux ados ne cherchaient que des conseils. Ils semblaient uniquement avoir le souci que leur appétit de jouissance ne les détruise pas trop… Pour le moment tout au moins. Quant au cannabis, il n’en fut même pas question, tant il semble banalisé.
Comment le pouvoir de la parole et du langage, avec pour conséquences la distanciation, l’asymétrie des places et la perte qu’impliquent structurellement leurs lois, et du même coup l’insatisfaction inexorable qui en résulte, comment ce pouvoir peut-il être reçu par des jeunes qui ne règlent leur rapport au monde que sur la base des expériences, des sensations et de l’immédiateté ? Le Nom-du-Père étant récusé, sur quoi peuvent-il régler leur conduite ? Trêve de beaux discours, à chacun son expérience ! Reste alors, logiquement, la recherche de jouissances volontiers solitaires, éventuellement à partager – c’est le communautarisme voire l’hystérie collective – pour lesquelles c’est l’organisme et non plus le phallus qui devient le régulateur du meilleur rapport possible à l’objet.
Le dialogue et la sensibilisation souhaités par les éducateurs et les pouvoirs publics, très au fait des difficultés de nombreux jeunes de ce quartier avec les drogues, n’eurent donc pas lieu. Peu ont répondu à l’appel, et les rares qui l’ont fait ne cherchaient que des conseils et des réponses pratiques, surtout pas de grandes discussions, de remises en question, d’interpellations ou de discours quelque peu métaphoriques. Bref, surtout pas de dialogue… Ils s’éclipsèrent avant que celui-ci ne puisse véritablement débuter.
Où sont donc les sujets divisés derrières ces individus avides d’expériences, toujours en recherche de stimuli ? Peut-être faudra-t-il attendre que le malaise de quelques uns les pousse à venir consulter des psychanalystes et à pouvoir ainsi se heurter – et donc peut-être s’intéresser – aux lois du langage, qui restent leurs lois, afin de retrouver éventuellement un statut, une place, ainsi que quelques repères pour leurs conduites ? Supporteront-ils d’avoir à composer, à leur manière bien sûr, avec la dimension structurelle, douloureuse mais en même temps pacifiante, de la perte ?
En attendant, le malaise aperçu dans ce quartier comme dans bien d’autres, c’est à la fois un malaise dans la civilisation, dans le lien social et dans la subjectivité.
