Des voix, des corps, à Avignon
Auteur : Jean-Luc Cacciali 26/07/2011
Au festival d’Avignon, nous avons eu beaucoup de plaisir et un vif intérêt à assister dans la Cour d’honneur du Palais des papes à Cesena, une pièce pour six chanteurs (du groupe vocal anversois Graindelavoix) et treize danseurs, pièce signée par la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker. D’autant que nous retrouvions dans les interrogations de l’artiste certaines qui furent les nôtres au cours de nos journées d’études de juin : « Qu’appelons-nous voix ? »
Cesena, déjà une affaire de papes, petite ville du nord de l’Italie où fut ordonné un massacre en 1377 par le futur pape Clément VII. Occasion aussi de découvrir l’Ars subtillior, courant polyphonique datant de la seconde moitié du XIVème siècle joué dans le sud de la France et en particulier à la cour papale d’Avignon et dans le nord de l’Italie.
A 4h45, dans la cour d’honneur, le jour n’est pas levé, des corps et des voix, mais il n’est pas encore possible de distinguer qui danse et qui chante. Tous les corps semblent danser et chanter. Fusion des voix et des corps, corps de chair et corps des danseurs rassemblés en foule qui par moment se désintègre.
Cela débute avec un jeune homme au corps nu qui fait des mouvements et émet des sons, des cris, de façon répétitive et avec un certain rythme, puis tous les corps se déplacent, courent, dansent dans l’espace de ce grand plateau. Simplement la représentation de l’incarnation de la voix dans le corps. Voix qui s’incarne, c’est-à-dire voix qui s’écrit dans le corps.
La clinique nous donne une idée de ce qu’est la voix qui s’incarne, avec les impératifs du surmoi ou avec les voix hallucinatoires de la folie. A ce propos pourrions-nous dire que dans la cure, un des effets possible du transfert est l’incarnation de la voix de l’analyste dans le corps de l’analysant. Voix qui peut se manifester de façon persécutoire mais aussi de façon plus subtile dans certaines paroles, certains mots, expressions ou tics verbaux ainsi que dans certains gestes de l’analysant. Ces manifestations ne relèvent pas alors d’une identification imaginaire mais d’avantage d’une incorporation de la voix de l’analyste. Voix incarnée qu’il ne faudra pas méconnaître et qui peut être source de difficultés pour la résolution du transfert.
La voix n’est pas la parole mais pour qu’un corps parle ne faut-il pas qu’une voix, maternelle le plus souvent, ait déjà été incarnée dans ce corps ? Incarnation nécessaire d’une voix qui permettra que la parole surgisse car parler ne s’apprend pas mais il faut qu’ensuite cette voix se taise pour que le corps puisse parler et puisse laisser entendre le sujet.
La lumière du jour arrive. Il y a toujours les corps qui dansent et qui chantent mais maintenant ce n’est plus la fusion des corps et des voix, nous pouvons les différencier, il y a des danseurs qui chantent et des chanteurs qui dansent. Le regard vient se nouer à la voix et les deux vont permettre que les choses s’ordonnent. La lumière du jour amène un ordre, les corps chantent mais maintenant ils apparaissent comme pouvant aussi parler, ce ne sont plus seulement des corps et des voix.
L’artiste en nous présentant un mystère de voix et de corps, nous permet de nous faire une idée d’un autre mystère qu’évoque Lacan celui d’un corps parlant.
