Des jeux et du soin
Auteur : Thierry Roth 24/11/2009
=> lire la réaction de Jean-Louis Chassaing à cet article : Des hommes et des jeux. Un mot à Thierry Roth
La formule est connue et vient du poète latin Juvénal dans l'Antiquité romaine. "Donnez-leur du pain et des jeux", conseillait-il aux empereurs afin de détourner le peuple de sa misère et de son ennui. Distraire les humains de la douleur d'exister par la mise en place de jeux organisés par le pouvoir politique est bien d'actualité depuis toujours. Et l'on perçoit déjà dans certains récits le caractère addictif que cette mise en acte pouvait prendre pour les spectateurs. Il s'agissait à cette époque pour les dignitaires romains de montrer leur puissance à travers la possession des meilleurs gladiateurs, et pour le pouvoir en place de capter la plèbe en exhibant le sang, la mort, la domination et les châtiments divers...
On peut sans doute se réjouir de notre "évolution", puisque les combats mettant les supporters en transe se font aujourd'hui d'une manière beaucoup plus pacifique, ne déplorant plus que quelques supporters blessés et beaucoup de sportifs dopés. En matière de jeu nous avons beaucoup progressé grâce aux progrès technologiques, avec d'une part les jeux vidéos canalisant de nombreuses personnes dans des aventures sans fin dont le caractère virtuel peut leur permettre d'échapper à toute limite et à toute castration, et d'autre part les jeux d'argent de plus en plus nombreux et variés, qui permettent à chacun de jouer maintenant soi-même, mettant sa propre vie dans la balance - et celle de sa famille bien entendu. Terminée, la passivité du supporter, chacun peut devenir un petit gladiateur et saluer cette avancée démocratique.
Aux casinos, jeux de grattage et paris divers qui se multiplient, se sont ajoutés depuis quelques années les jeux d'argent en ligne (poker, roulette, ...). Interdits en France jusqu'à aujourd'hui, laissant à la Française des jeux son monopole, ils vont maintenant être à leur tour autorisés et donc immédiatement se multiplier (le ministre du budget parle déjà d'une cinquantaine de sites devant obtenir une autorisation officielle pour le 1er janvier 2010). C'est alors qu'on nous annonce, le même jour, la libéralisation des jeux en ligne sur Internet et le déblocage de dix millions d'euros pour lutter contre l'addiction à ces mêmes jeux ! Bref, ce n'est plus Du pain et des jeux, mais plutôt Des jeux et du soin.
Un calcul rapide permet de s'apercevoir que les gigantesques bénéfices - publicitaires entre autres - de ces nouveaux sites paieront largement les soins. Ce discours officiel si transparent et pas moins pervers est à la mode de notre époque. Ainsi, une grande chaîne de hamburgers ventait il y a peu ses produits tout en faisant l'apologie d'une alimentation équilibrée ; un proviseur de lycée vient d'insister sur l'importance des études et de la transmission des savoirs tout en proposant de l'argent à ses élèves pour qu'ils veuillent bien venir en cours ; pendant que le discours dominant fustige sans cesse la pédophile, considérée - jusqu'à quand ? - comme le dernier tabou, tout dans notre société tend à exhiber à nos enfants une sexualité omniprésente ; les messages gouvernementaux, quant à eux, se confondent littéralement avec ceux des publicitaires, poussant à la consommation sans modération jusqu'à payer le citoyen pour qu'il daigne changer de voiture et contribuer ainsi à relancer la fameuse croissance - c'est la "prime à la casse". Les exemples abondent.
Concernant ces jeux d'argent sur le point de débarquer massivement sur Internet, tous les spécialistes s'accordent à dire qu'ils vont faire augmenter le nombre des addicts. En effet, la facilité de jouer - chez soi, de jour comme de nuit - tout en pouvant fumer - ce qui ne peut plus se faire dans les casinos - ou prendre toutes sortes de substances pour se désinhiber encore davantage, ajouté au fait de n'avoir plus à se déplacer ni à affronter le regard des autres, de ne plus avoir le moindre voisin pour vous dire un mot, tout cela va inexorablement laisser de nombreuses personnes scotchées devant leur écran d'ordinateur. Il n'y aura même plus d'effort à fournir pour se déplacer, ni de règles quant au comportement ou à l'apparence vestimentaire des joueurs, ni aucune restriction quant aux horaires.
Tout est donc fait pour faciliter l'acte compulsif de jouer sans limite, c'est-à-dire permettre au joueur l'implacable confrontation au grand Autre dont il attend un signe, pour voir si cet Autre l'a à la bonne ou pas. Le problème est que, quand il perd, le sujet rejoue bien sûr dans l'attente éternelle de ce signe de bienveillance ; mais quand il gagne, cela ne peut pas faire pacte symbolique. Il n'y a aucune parole, aucun discours pour venir inscrire ce qui se passe, pour tempérer l'effet maniaque que le gain va avoir sur le sujet se sentant élu par l'Autre, sujet alors condamné à répéter l'opération indéfiniment, pour vérifier. C'est bien le jeu qui se joue ainsi du joueur, qui loin de mettre ses gains sur un compte épargne, va de manière absolument logique rejouer toujours et encore dans l'attente de ce signe qui ne viendra pas. Car le hasard n'est pas un lieu de parole permettant à un sujet une inscription, une possible prise de distance, une division. Il ne lui reste plus qu'à se débrouiller avec ses dettes de jeu, c'est-à-dire d'argent, "signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification" (Lacan). Remboursées ou pas, ces dettes réelles bien plus que symboliques laissent in fine notre joueur condamné à rejouer, pour se "refaire" comme il dit... Au même titre que ce qui structure les autres addictions, le rejet de la castration - propre à notre époque - est ici patent. La limite - provisoire - sera souvent celle de la justice et de la commission de surendettement.
Mais le pire et le plus intéressant dans cette nouvelle libéralisation, est que cette décision gouvernementale ne fait que partir d'une bonne intention : encadrer autant que possible les jeux d'argent sur Internet, qui bien qu'interdits en France jusqu'à aujourd'hui, polluent déjà le Net depuis plusieurs années à travers des sites étrangers proposant des jeux sans aucun encadrement. Ces sites, bien sûr, ne vont pas disparaître. Ce qui induit que si l'on peut critiquer les empereurs romains pour leurs décisions cyniques et sanguinaires, à qui va-t-on honnêtement s'en prendre pour avoir autorisé ce qui de toute façon existait déjà ? Et qui va-t-on critiquer pour n'avoir pas su encadrer ce qui de toute façon ne pouvait l'être ?
