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Des accrocs du nœud ?

Auteur : Jean-Louis Chassaing 15/06/2012

Bibliographies Notes

Au cours de la journée de l’ALI, le 17 septembre 2011, consacrée au livre Drogue et langage. Ducorps et de lalangue, Charles Melman demandait : « Quel serait le nœud de la toxicomanie ? ».

Je maintiendrai le singulier – la toxicomanie – de la même façon que l’on parle de La drogue, afin d’indiquer un lieu et une fonction ainsi que le cherchait Freud avec les effets de la cocaïne : où ça agit dans l’appareil psychique, soit l’appareil à langage, en quel lieu et selon quelle fonction ? C’est ainsi que Lacan cadre sa recherche concernant l’angoisse dans le séminaire de 1962/1963 : où se situe-t-elle, quelle en est la fonction ? Il en donne les coordonnées.

La drogue au singulier permet également de se déprendre de la multiplicité des drogues, dont la liste est définie par les diverses instances internationales et varie inlassablement et indéfiniment en fonction de la subtilité et des productions insatiables des chimistes, un groupe _OH en para ou en méta permettant durant un temps à une drogue d’échapper à la législation internationale. Cependant isoler le singulier – La drogue – n’est sans doute pas d’une grande exactitude clinique, tout du moins pour ce qui concernerait la sémiologie inhérente à chaque drogue, mais cela a l’avantage de typer une relation d’objet, à défaut de typer l’objet de la dite relation… On connait les réticences à définir de même Le toxicomane, appellation non contrôlée dont l’OMS elle-même n’a jamais vraiment dans sa grande sagesse donné une définition.

Ça commence. Comment ça s’appelle ? Est-ce que ça s’appelle ? Faut-il donner un nom ?

« Dipsomanie – alcool » ; puis « dipsomanie opiumique », « chloralique » etc.

Puis « héroïnomanie » – on est passé du –isme (« saturnisme ») à la manie, soit de l’intoxication de la médecine à la psychiatrie, à l’introduction d’une subjectivité voire d’une responsabilité du particulier, ce qui est régulièrement contesté.

Le grand clinicien Régis a repris, selon lui à Féré, secrétaire de Charcot, le passage à « toxicomanie », passage du nom du produit au toxikon, figeant ainsi les poisons de nos sociétés, les toxikon-men. J’ai maintes fois insisté sur la façon dont Régis amenait l’affaire : le nom générique : « toxicomanie ». Nom dont le brevet est tombé dans le domaine public : du nom du produit au nom générique général. Générique vient de gens. Opposé à spécifique ; sans marque ; également : partie d’un film qui répertorie dans un listing des noms.

J’isolerai ainsi La toxicomanie des addictions, de par l’effet des produits chimiques, effet tout de même particulier, effet psycho-trope, effet dans le réel ducorps au sens où il s’agit du plus intime, au fin fond des échanges cellulaires, modificateur de conscience.

Ainsi « le nœud de la toxicomanie » sera supposé et pris comme autonome, et non comme se liant à une structure établie antérieurement, ce qui, afin de ne pas tomber dans une polémique stérile, ne l’exclut pas évidemment. Mais, au même titre que dans les écrits psychiatriques classiques, les toxicomanies étaient répertoriées à la fois comme entité et comme appartenance aux autres structures ou comportements, « le nœud de la toxicomanie » sera envisagé comme entité, comme le réel de la toxicomanie, sans pour autant dénier qu’il puisse se surajouter aux grandes structures cliniques.

L’ambiguïté voire l’ambivalence se trouve dès la phrase de Freud à Fliess lorsqu’il parle de la dipsomanie et du jeu : ils « apparaissent par renforcement ou plutôt – ou mieux (selon la traduction) – par substitution de cette impulsion à l’impulsion sexuelle qui lui est associée (ou : « par substitution d’une pulsion venue remplacer la pulsion sexuelle associée »). Renforcement, ou substitution ?

Ainsi la toxicomanie est-elle ou fait-elle un ou des accrocs au nœud borroméen, et/ou s’accroche-t-elle aux structures classiques ?

Je la prendrai comme autonome, comme entité, soit comme « structure » (question : structure en tant qu’organisation, ou structure psychopathologique à côté des autres, et/ou se substituant aux autres ?)

L’objet drogue fait effraction. L’objet de la toxicomanie est son effet, l’objet drogue n’est pas plus réel que n’importe quel objet, et pas seulement réel mais aussi symbolique et imaginaire, comme tous les « objets du monde », ainsi que les nommait Lacan. Je les évoque : « sous la main », « à portée de main », « jusqu’à satiété ». L’effet, lui, est réel. Il vient faire effraction, il est traumatisme. Quel est l’impact de ce réel en acte ? Cet objet, son impact, ne fait pas dérangement seulement dans la conscience, « modifiée » ne serait-ce que transitoirement, mais il vient en quelque sorte également « faire trou » dans l’inconscient – en effet, quels sont les signifiants, voire les lettres, qui s’y accrochent, si ce ne sont pas que des « sensations »… le reste, représentations, volant en éclat ou repoussé autour sans pouvoir s’y accrocher, vide, rien à dire, ou un vocabulaire pauvre et répétitif. Trauma, même si l’effet est apaisant, il vient rompre quelque chose. Les post-freudiens, Glover, Abraham, Sandor Rado parlaient de la fonction de bouclier voire coupure de la drogue.

Comment alors se nouent, s’ils se nouent, Réel et Symbolique, et Réel et Imaginaire ? 

Autre question, comment intervient dans le nœud l’objet de la toxicomanie, à le prendre comme objet « effracteur » ? Cet effet, quelle place a-t-il ? Car ce qui est objet, c’est cet effet, reproductible, réel, qui ne tient pas mais se répète en une répétition qui n’a rien de freudien, ce qui se répète est l’acte et l’effet, non lié à l’histoire signifiante singulière justement. Et cet objet est l’objet obsédant, décrit là aussi par les classiques, voire, ainsi que le définissait Charles Melman lors de la Journée indiquée au début, objet persécuteur. Objet de la pensée et objet ducorps, objet à retrouver et qui peut se retrouver… Est-il objet « a » ? S’il en est un substitut, il a une puissance dans le réel, un effet immédiat, sous la main, même si inconstant, et sa saisie justement ne laisse pas augurer de la même place, évanescente, du « a » dans le nœud borroméen, lequel « a » ne se saisit pas par le coinçage. Peut-être ici pouvons-nous noter une différence, ce qui ferait de cet objet effet-drogue non pas un objet « a » mais un réel « attrapable » en lieu et place du « a », avec un battement temporel (comment représenter temps et intensité avec le nœud, si présents dans la clinique de la toxicomanie voire des cliniques contemporaines… ?). « Manque ajouté », disait Verdiglione, et Oury : un manque sur lequel on peut donner un nom. Est-ce manque, ou vide, ou rien… ?

Ceci viendrait donner à cet objet, ce que la clinique confirme, une place essentielle, indispensable, un appui obligé, la possibilité même de sa présence « sous la main » en renforçant le côté effectivement obsédant voire persécuteur. Le « nœud de la toxicomanie » s’appuierait sur un objet réel – l’effet des drogues, celles-ci étant pathognomoniques de ce que les objets (proposés à la consommation) viendraient faire effraction dans la psyché (et/ou le corps), viendraient faire trace, marque, viendraient à disposition et à satiété faire alternance du principe de plaisir et de son au-delà, objet connecteur des jouissances – cet objet assoirait une « structure » artificielle, une « structure » basée sur l’artifice et non plus sur le semblant. À partir de cet objet - l’effet - les drogues et leurs effets peuvent bien avoir des représentations imaginaires, facticité de la nouveauté, reste à savoir leur accrochage au symbolique. La question du langage ici a son importance : mots à trouver, ou à trouer…

On pourrait comprendre dans ce montage (est-ce un nouage ?), la proximité – la promiscuité ? – de la toxicomanie avec : l’obsession, avec le fétichisme, avec la phobie, l’angoisse, avec « la parano », proximités transitoires et mobiles…. Proximité plus intime avec la perversion : question !

Notes
Bibliographie