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De l'évolution des mœurs à la bioéthique

billets : moeurs

Auteur : Catherine Ferron 18/02/2011

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Un psychanalyste a-t-il quelque chose à dire sur l’évolution des mœurs, sur ce que l’on appelle aujourd’hui la bioéthique ? Il a, certes, une éthique : J. Lacan y a consacré pas moins d’un séminaire (un des plus longs) dans les années 59-60, ça ne date pas d’hier donc. Cette éthique de la psychanalyse est-elle exportable ? Un psychanalyste peut-il avoir à dire autre chose qu’un journaliste bien informé ? En tant que citoyen doit-il donner son avis ? Et pour qui ?

Mais, car il y a un mais, le psychanalyste lit-il (j’ai bien dit : lire) au moins un journal ? Reste-t-il curieux en définitive ? Ou bien son divan suffit-il à son information sur la marche et la santé du monde ? Nous voudrions nous avancer modestement dans ces graves questions qui font notre quotidien de quelque bord que l’on se tourne et susciter ainsi des contributions.

Depuis le 8 février les débats s’ouvrent à l’Assemblée Nationale pour une refonte des lois sur la bioéthique et Le Monde de ce même jour annonce en sous titre qu’« aucune avancée majeure ne sera concédée… ».

La bioéthique dépend donc d’une concession ? (ce qui amène à la lectrice que je suis l’image de ces chercheurs d’or d’un autre siècle, allant à cheval planter leur petit piquet, orné d’un fanion, délimitant ainsi une petite ou une grande concession à déclarer ensuite d’urgence au bureau fédéral…) Et puis on entend « portion congrue » dans ce qu’on cède… et puis, qui est ce « on »… qui concède quoi ? Et en fonction de quels critères ? Les questions ne manquent pas.

La modestie commence par les définitions.

Mœurs : Dictionnaire Historique de la Langue Française, A. Rey, éd Robert, p. 1259

« Du latin mores, pluriel du nom masculin mos, moris désignant la manière de se comporter, la façon d’agir (physique ou morale) déterminée non par la loi, mais par l’usage… Il s’agit peut-être d’un mot indo-européen mais il n’a de correspondant qu’en irlandais ; il n’est passé dans les langues romanes qu’en français et dans l’ancien provençal… En français le mot a changé de genre… il a d’abord le sens de se comporter, conduite spécialement par rapport à la pratique du bien et du mal dans les expressions bonnes et mauvaises mœurs. » Et puis nous avons « Brigade des mœurs »… et, par affadissement, « couleur locale… »

Et bioéthique ? Ce terme n’existe tout simplement pas dans notre dictionnaire suscité… édité en 1992 : la langue est créative et donc avec de la vie (du grec bios, mode de vie humain) et de l’éthique (du grec et du latin, morale, mœurs) on fabrique une morale de la vie humaine que l’on associe maintenant à lois, lois sur la bioéthique. Il faut des lois pour ordonner notre mode de vie.

C’est donc la vie qui est au centre des discussions de très nombreux groupes, notre vie, la vôtre, la mienne ; et ceci dès que nous bougeons un cil c’est-à-dire de notre conception à notre dernier souffle. Sur quoi se penchent (comme les bonnes et les mauvaises fées sur notre berceau) ces lois ? Aujourd’hui essentiellement sur la procréation. Mais oublions les contes de notre enfance et même comment faisaient papa et maman. Nous sommes même au-delà d’un ventre en état de marche, d’un sperme en bon état lui aussi et de l’art de la pipette. Nous entrons dans les comptes car voici une cascade de questions secondaires (sic) : À qui appartient la cellule de la paillette ? Aura-t-elle son mot à dire ? Et à qui ? À quoi va servir cet humain nouveau déjà numéroté et dont chaque enzyme intéresse au plus haut point... ? Nous pourrions ainsi égrener les intérêts de nos abattis (vieille expression menaçante) jusqu’au moment du dernier battement de cil puisqu’à cet instant notre cœur, notre foie, notre rein et j’en oublie, intéresse toujours les autres… les chercheurs… ceux qui en veulent toujours plus… Mais pourquoi en veulent ils toujours plus ? Parce que nous demandons toujours plus… l’immortalité au bout du compte ; et en quoi serait-ce immoral ?

Alors des lois, oui, pour freiner, réguler, attendre, penser en un mot. Car « c’est un fait qu’ils [les pouvoirs] se sont laissés faire, que la science a obtenu des crédits, moyennant quoi nous avons actuellement cette vengeance [de l’effondrement de la sagesse] sur le dos. Chose fascinante, mais qui, pour ceux qui sont au point le plus avancé de la science, ne va pas sans la vive conscience qu’ils sont au pied du mur de la haine. » Voilà ce que disait Lacan en l959.

Un Traité de bioéthique gros de 3 volumes vient de paraître chez Erès sous la direction d’Emmanuel Hirsch avec la participation de nombreuses plumes pensantes. Préparer notre avenir commun est leur credo. Je voudrais encore citer Lacan : « L’organisation universelle a à faire avec le problème de savoir ce qu’elle va faire de cette science où se poursuit manifestement quelque chose dont la nature lui échappe. La science, qui occupe la place du désir, ne peut guère être une science du désir que sous la forme d’un formidable point d’interrogation, et ce n’est pas sans doute sans un motif structural. Autrement dit, la science est animée par quelque mystérieux désir, mais elle ne sait pas, pas plus que rien dans l’inconscient, ce que veut dire ce désir. L’avenir nous le révèlera… ». C’était en 1959, il y a déjà 52 ans, alors nous sommes dans cet avenir.

Citons R. Frydman, qui résume assez bien la question de l’éthique dans l’assistance médicale à la procréation (AMP) : « en développant l’insémination artificielle, la congélation du sperme, le don de sperme, le don d’ovocytes, la congélation d’embryions puis d’ovocytes, l’injection intracytoplasmique, le diagnostic préimplantatoire, la maturation in vitro, les médecins ont sans doute transgressé l’ordre des choses. Ils ne voulaient d’abord que parer à certaines stérilités et en arrivent maintenant à bouleverser la morale et le droit, voire certaines représentations anthropomorphiques de l’homme. Ils ont sous-estimé ces évidences en transformant les conditions de la reproduction, en introduisant une tierce personne dans le couple ou en figeant la vie par le froid qui la place hors du temps. Ils rendent de fait possible une série de situations, naguère inimaginables, qui bouleversent l’idée même de filiation ».

Oui le temps aujourd’hui n’a plus le même temps : il accélère et repousse des limites auxquelles nous étions habitués, qui nous paraissaient naturelles… Il n’est que de lire la couverture du numéro spécial de Pour la science de novembre 2010 : « Le temps est-il une illusion ? Condamné par la relativité. Sauvé avec la physique statistique. Infini dans l’Univers vieillissant. Distordu par le cerveau ». Lecture ardue mais nécessaire.

Comment penser aujourd’hui un mode de vivre qui ne soit pas pervers c’est-à-dire destructeur ? Les mathématiques de l’origine (après tout même Dieu savait compter…) nous aident à penser par exemple la question des limites et la topologie permet de réfléchir à un réel qui devient nouage, coinçage, non plus point comme croisement de deux droites mais événement articulé à cette faculté de l’humain : le langage vecteur de nos désirs.

Nos patients nous parlent-ils de bioéthique ? Nous connaissons des enfants nés par FIV, des femmes lancées dans le dur parcours de l’AMP (ou PMA), des personnes dialysées : mais viennent-ils nous voir ? Nous donnerons ici un exemple concernant le désir d’enfant qui peut amener à interroger son corps plutôt qu’à le soumettre sans perte de temps. Je pratique la relaxation mise en place par Jean Bergès. Cette pratique suppose chez le thérapeute quelques préliminaires comme sa propre analyse et sa propre relaxation. Je ne voudrais pas faire de statistiques mais (sic) sur 12 jeunes femmes (envoyées par une gynécologue) venues avec cette question d’un bébé qui ne vient pas, au bout de quelques mois (je ne dirais pas 9, mais c’est arrivé) 8 ont été enceintes et ont accouché de bébés bien portants, deux se sont aperçues que leur désir n’était pas là, les deux dernières nécessitent une discussion à mener ailleurs. Signalons qu’il n’est pas rare que la demande d’analyse questionnant plus particulièrement ce désir obtienne les mêmes résultats.

Je voudrais conclure cette ouverture de textes à venir par la citation conclusive de l’introduction de ce Traité de bioéthique : « tout homme qui joue un rôle, s’il n’est pas un éveilleur de l’éthique et du sens de la responsabilité, est un menteur ». Je me sens interpellée, pas vous ?

Notes
Bibliographie