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Contre-addiction. L'imaginaire forcé de l'addiction

billets : addictions

Auteur : Jean-Louis Chassaing 24/01/2011

Bibliographies Notes

 

I.

Il y a déjà longtemps le professeur Henri Loo avait réuni une cinquantaine de professionnels qui travaillaient dans toute la France avec des toxicomanes, afin de tenter de définir ce qu’était la dépendance. L’esprit était d’emblée celui de la pathologie, mais… qui n’est dépendant ? Alors, se rabattre essentiellement sur l’objet, interdit, de la dépendance pour en juger le pathos, est le plus facile, mais ce n’était pas l’optique de ce groupe. Cependant cela est devenu par la suite une facilité à la fois populaire, politique, et des professionnels également. Dépendant de…, alors délinquant, dangereux, malade au mieux etc.

La question se posait avec une acuité plus perceptible pour ce qui concerne le jeu. Le petit Que sais-je ? de nos collègues et amis Marc Valleur et Christian Bucher s’intitule Jeu pathologique, ce qui supposerait un jeu non pathologique ; est-ce encore du jeu ? Certes, et là n’est pas mon propos, il l’a été ailleurs, le mot « jeu » renvoie à beaucoup d’acceptions et ses différentes versions dans les langues ont de longue date été développées, que ce soit par Roger Caillois ou par Huizinga. Mais quitte à jouer – des jeux d’argent bien entendu sinon « c’est pas d’jeu » non plus - jusqu’où ça va ?... Quand est-ce pathologique, quand ce ne l’est pas ? Alors les modernes parleront de « Jeu excessif » ! Ah…. Problème réglé ?... L’excès est à la mode. Mais… encore ? Poussons plus loin : la jalousie ? L’interprétation ? Quand est-ce pathologique ? Quid de l’objet ? Du sujet (à entendre : sujet au langage) ?

La drogue a bon dos. Elle est saisissable (enfin pas toujours !). J’étais surpris il y a quelques temps, invité à parler lors d’un colloque dans une institution réputée jusqu’à présent se souvenir que « la personnalité » comptait aussi, d’entendre les professionnels se réjouir de comparer quels produits étaient – statistiquement bien sûr – les plus ramassés dans la rue, qui de Marseille, qui de Paris, qui de Lyon etc. Il ne s’agissait pas de policiers mais bien de « thérapeutes », aussi fascinés par leurs « connaissances » en pharmacologie que les dits toxicomanes ! Rien sur la psychopathologie ou simplement sur la toxicomanie elle-même ! Seuls Eduardo Vera o Campo, psychanalyste également invité, et moi-même tentions une approche disons plus appuyée sur le sujet. Nous étions regardés comme des martiens tatillons et deux ou trois auditeurs venaient tout de même nous dire dans les coulisses « ça fait du bien d’entendre autre chose » ! Autre chose… Les coulisses et en marge.

Bref le groupe proposé courageusement par H. Loo ne s’est réuni qu’une fois, arrêté par les difficultés de définition.

 

II.

Vint l’addiction.

Terme que les psychanalystes pour la plupart ne devaient découvrir que récemment, dans la version française pour ne pas dire romaine évidemment, bien que proposé en 1973 par une analyste franco-anglaise, Joyce Mac Dougall, et ceci dans un cadre précis à l’époque : celui d’une sexualité débridée, et celui de la psychosomatique. Contrainte par corps. Jean-Paul Descombey a décrit pour l’alcoolisme cet aspect psychopathologique, entre autres.

Le concept a fait florès.

Je m’apprêtais à en contester ici l’abus – l’addiction à l’addiction ! - lorsque j’ai lu un compte-rendu de colloque qui s’est tenu l’an dernier sur les addictions sans drogue. Car il y a les addictions comportementales, les toxicomanies, les addictions en général, on ne sait plus bien. Le concept va vite nous revenir de l’autre coté de l’Atlantique avec le comportementalisme, la normalisation sociale, le craving etc. C’est ce qu’apprennent les étudiants aujourd’hui.

Dans dix ans peut-être, tout va si vite !, les officiels du savoir et de sa transmission en viendront peut-être à une « nouvelle économie psychique » (dans le meilleur des cas !). Sans citer de source évidemment, en l’occurrence Charles Melman ! Et en américain of course. Freud leur amenait la peste, ils nous ont largué le tétanos ! Marcel Czermak ne disait-il pas que les psychiatres nord- américains redécouvraient au fur et à mesure de la pratique clinique « nos vieilles » catégories, sans y référer évidemment un nom propre. Certains les auront suivis, perdant un temps précieux !

Déjà la version originelle, celle du droit romain, de l’addiction, tout aussi intéressante soit-elle, n’est pas sans poser le même problème que le terme de dépendance ! Elle a perdu de son tranchant et s’est diluée pour insister dans les difficultés de catégorisations, lesquelles risquent de tourner à une imaginarisation qui n’aura plus rien de pertinent quant à la psychopathologie, grande oubliée des études depuis quelques décennies. Les toxicomanies sans drogues – Drugless addictions – c’était déjà Fénichel en 1947, ou Thérèse Benedek en 1936 ou Edward Glover en 1932, ou… Freud le 11 janvier 1897 à propos de la dipsomanie et du jeu. Il suffit de lire un peu le passé, ce que nous ont déjà apporté les anciens, et de ne pas vouloir toujours « faire moderne » et être toujours encore plus « demain » - « en avance » - que le voisin ! Il est évident qu’à regrouper sous un terme aussi vaste – dépendance, addiction – les comportements d’une relation qui est consubstantielle à l’existence, et surtout les différents objets qui la concernent, cela finit par poser problème. L’avidité, encouragée et dénoncée, des membres de nos sociétés de consommation, établit la question des limites, mais aussi celle des usages versus les abus. C’est en effet un aspect intéressant cliniquement, et socialement, du problème, dont les toxicomanies ont donné le « la ». Lutter contre est une chose, avec les divers agents concernés, faire chacun bon usage de ce qui nous est incessamment proposé en est une autre. Comme disaient les anciens, « ça forge le caractère » ! La tentation et le renoncement. Or, ce qui serait « forger le caractère » devient aujourd’hui une nécessité de thérapie ! On conçoit que le bio-pharmacologisme, reflet en miroir des toxicomanies, et le comportementalisme, visions simplistes de l’être parlant et aménagements rééducatifs des plaisirs de pouvoir à peine voilés, soient les bienvenus !

Dans l’abstract de l’éditeur Edimark, reçu sur internet, du professeur Venisse, organisateur du colloque de Nantes[1] évoqué ci-dessus, il est écrit que s’effectue « un singulier renversement », un « changement de paradigme dans le champ des addictions ». Diable ! De quoi s’agit-il donc de si bouleversant ? Appel en est fait aux exposés du même ton de Marc Valleur, chef du service de l’hôpital Marmottan, et de Louise Nadeau, qui fréquente de longue date « le champ des addictions » avec dès le début ses implications dans le plus grand comportementalisme des institutions canadiennes. Il est bien difficile de suivre ce qu’il en est, tant le marasme des essais de distinctions est grand : addiction comportementale, addictions aux drogues, addictions sans toxiques, comportement addictif, champ de l’addiction…. On s’y perd ! L’auteur d’ailleurs le reconnait – mais quand même ! : « Le territoire (re-diable !) de l’addiction s’est dès lors grandement étendu avec des risques de dilution du concept et de médicalisation de l’excès. Dans le même temps, le fait que la question de l’addiction puisse nous concerner tous d’une manière ou d’une autre, ne participe-t-il pas à une salutaire déstigmatisation ? ».

L’auteur passe alors à la constatation de l’évolution de nos sociétés, à l’aspect multifactoriel et note que « le schéma trivarié proposé par Claude Olievenstein et développé par Marc Valleur n’a pas pris une ride en 50 ans et qu’il s’applique tout autant aux addictions comportementales pures ». Si ce n’est encore une fois que nous ne comprenons pas bien ce que sont ces dernières par rapport à d’autres addictions « non pures », qu’est ce « schéma trivarié », ce tripode de l’addiction pure ? Il s’agit de cette fameuse « rencontre entre une personnalité, un moment et un produit ». Nous avions fait remarqué à Olievenstein lors d’une conférence que ce schéma n’avait rien de spécifique – on pourrait d’ailleurs en être heureux du coté d’une déstigmatisation justement – et que c’était le schéma de l’amour par exemple, voire de la passion, ou encore du quotidien ! Sa réponse s’était faite du coté de l’objet drogue, chose sèche et inerte, à l’encontre d’une femme, ou d’un homme. Ainsi la dimension psychique était reléguée au second plan. Comme si la drogue était inerte en tant qu’objet psychique, point fixe bien obsédant pour cet appareil psychique. Et bien il semble que le renversement du colloque de Nantes soit celui de la « découverte » que les substances « psycho-actives » (« psychotropes » ? Là encore il s’agit de distinguer par les nominations, par les mots, imaginairement pour l’appareil psychique mais justement pour la morale et la loi, drogues légales et drogues illégales ; retour en arrière !) ne sont pas le tout des addictions mais qu’il y aurait une « addiction comportementale pure », ce qui recentrerait les recherches du côté du consommateur et de sa possible responsabilité… ! Et bien voilà, nous touchons presque à la question du sujet et à celle de la responsabilité, soit du bon usage. Ce qui situe une frange, de plus en plus grande, de malades qui sont à considérer comme tels et qui, de bon usage, ne le « maitrise » pas ! Vaste programme !

Ceci n’empêche nullement l’auteur de faire référence au fait que « l’addiction est clairement repérée à l’aide des critères transversaux de Goodman, particulièrement opérationnels en pratique, avec les notions centrales de craving, de perte de contrôle, de dommages multiples, et d’efforts vains répétés pour réduire ou arrêter le comportement… » Certes il a fallu Goodman pour cela, et sans doute plus la fameuse évaluation chiffrée ! (anciennement : « combien de verres ? »). Et de faire appel au « travail motivationnel » etc.

 

III.

Le problème méthodologique d’approche de la question des dites addictions reste courageusement abordé par le professeur Venisse, comme par d’autres auteurs selon des critères différents. La tension entre une relation d’objet à la fois bien singulière (tout un chacun) et particulière (au sens de symptomatique), et une diversité de comportements, de conduites plus précisément, d’objets addictifs (nous ne négligeons pas la composante chimique importante des drogues), cette tension oblige bien sûr à définir à l’intérieur de ce vaste « champ » des catégories, de creuser des sillons.

Rendons grâce à Lacan d’avoir commencé le travail. Par exemple dans le séminaire La relation d’objet (1956-1957), si Lacan part de la distinction entre l’objet fétiche et de l’objet phobique, il développe très subtilement le fait que c’est bien d’une relation d’objet et non d’objet à l’état pur qu’il est question.

Mais Lacan en fait, comme il aime à le rappeler, a poursuivi le travail de Freud.

Dans Les trois essais sur la théorie sexuelle[2] (1905), une note ajoutée à l’édition de 1910 mentionne que « les anciens mettaient l’accent sur la pulsion elle-même, alors que nous le plaçons sur l’objet. Les anciens célébraient la pulsion et étaient prêts à vénérer en son nom même un objet de valeur inférieure, alors que nous méprisons l’activité pulsionnelle en elle-même et ne l’excusons qu’en vertu des qualités que nous reconnaissons à l’objet ».

Une autre remarque dans le chapitre sur l’angoisse dans l’Introduction à la psychanalyse, leçons de 1916 aux médecins et étudiants psychologues, concerne plus précisément notre propos. « L’éminent psychologue américain Stanley Hall s’est un jour donné la peine de nous présenter toute une série de ces phobies sous de pimpants noms grecs. Cela ressemble à l’énumération des dix plaies d’Egypte, avec cette différence que les phobies sont beaucoup plus nombreuses ». Et Freud s’amuse à donner la liste de « tout ce qui peut devenir objet ou contenu d’une phobie »[3]. Puis il déplace la question sur ce qui fonde cette relation d’objet particulière et non plus sur l’objet ou le contenu !

Alors qu’est-ce qui fonde une relation addictive ? Quel en est le repérage pathologique, en quoi est-ce une maladie, puisque tout devient addictif – travail, jeu, sexualité, course à pied etc. - et que cette relation de dépendance, ou encore pour faire référence à un concept lacanien plus précis cette aliénation appartient à la constitution de tout être parlant ? Aliénation. Le terme dans la théorie est précis, c’est un avantage ; certains diront qu’il est réducteur. Mais entre réduction dans une cohérence théorique et divagation dans la dilution de définitions imprécises, que vaut-il mieux ?

L’addiction dans le droit romain s’appuie certes sur le don d’esclave ; le corps est mis à contribution. Addict au jogging, à la marche… Que ne voit-on ces hommes surtout, et ces femmes en short léger et t-shirt manches courtes courir dans les froidures de l’hiver. Défi à la mort, défi au vieillissement, aux lois de la nature. Et aussi tout du même tonneau : c’est la communion avec la Nature, c’est naturel ! Comprenne qui peut ! Le corps. Mais dans le droit, « addiction » est aussi lié à une parole ; on n’aura retenu que cette question du corps. Mais ce terme du droit renvoie à cette parole qui impose le don du corps. C’est un diktat de la parole du prêteur, qui ordonne, au sens du mot le plus puissant ; au sens d’une ordonnance juridique. En lieu et place d’une dette non payée, le corps du redevant est donné au créditeur.

Que peut-on dire de cette dette aujourd’hui si l’on s’en tient véritablement à ce terme ancien du droit ?

Que devient, messieurs les addictologues, cette dette – nos amis « maussiens » diraient-ils le don, l’échange de base, l’échange symbolique ? – que devient à ne tout prendre que « les critères de Goodman », que la biologie, que le comportement, que deviennent parole et langage, puisque corps il y a, corps donné en lieu et place d’une dette ? Le corps, dernier objet de ce don possible. Pourquoi le corps ?

Notes

[1] Colloque des 6, 7 et 8 octobre 2010 à Nantes ; « Prévenir et traiter les addictions sans drogue : un défi sociétal ».

[2] Freud, S. : Trois essais sur la théorie sexuelle ; Editions Gallimard ; Connaissance de l’inconscient ; NRF ; 1987.

[3] Freud, S. ; Introduction à la psychanalyse ; Petite Bibliothèque Payot ; 1974.

Bibliographie