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Conclusions au Séminaire d'été «RSI» de 2003

Auteur : Charles Melman 03/04/2012

Bibliographies Notes

« ...tout le problème de ce séminaire c’est de savoir s’il y a coupure ou trou [...] Parce que, si la responsabilité du manque dans l’Autre n’est pas l’ex-sistence que vient y introduire, par sa coupure, le sujet, mais que l’Autre est troué, ça a évidemment quelques conséquences. Et peut-être, là encore, l’Urverdrängt, c’est de l’avoir nié, cela, que l’Autre était structurellement troué, autrement dit d’avoir nié que la mère puisse être trouée ». 

Charles Melman

 

Conclusions au Séminaire d’été RSI

Paris Août 2003

Charles Melman

 

Je voudrais transmettre aux organisateurs de ces journées et à ceux qui y ont participé les louanges que j’ai entendues les concernant ; remarques sympathiques auxquelles je joins les miennes car je crois que nous avons été sensibles au travail, au sérieux de ceux qui ont animé ce séminaire.

Je commencerai en reprenant le début de cette comptine, qui d’ailleurs doit être chez Lacan : « Un, deux, trois, nous irons au bois… – comptine délicieusement obscène. Pour une raison qui m’est trop claire, par lapsus, j’ai ajouté à ce distique ce vers qui n’y figure absolument pas, mais qui doit appartenir à une autre comptine : « Nous irons au bois... si le loup n’y est pas ». Je l’ai ajouté parce qu’il est certain que, Un, deux, trois... entre le un et le deux, le loup y est ! Il y est, parce que lorsque le un qu’anime le désir d’un hypothétique sujet – ce sujet n’est jamais que supposé – lorsque ce un s’adresse, adresse sa demande, son désir, à celui qui se trouve là, au lieu d’adresse de ce désir, le lieu Autre, dans ce qui concerne pour lui ce un qui se trouverait dans l’Autre, il a affaire à ceci : ce un dans l’Autre n’est pas fondé, il n’est pas constitué, puisqu’il n’y a pas cette exception qui l’organiserait comme un et qui permettrait le rapport sexuel.

On peut toujours évidemment s’arranger... Ça existe, dans l’inconscient, cette idée que les femmes appartiendraient à une autre race ; ou pour les femmes, que les hommes appartiendraient à une autre race. Cela a évidemment un grand avantage pour l’économie de l’affaire : car là, on peut supposer qu’il y a rapport de un à un, que l’un et l’autre sont ainsi fondés.

Donc, comme le dit Lacan, faiblesse du deux, voire même son inexistence ! Est-ce que ça existe, le deux, comme ça ?

Il y faut donc ce qui vient désigner, nommer, pointer ce qui justement fait « gap », entre le un et le deux – j’utilise ce terme de « gap », provisoirement – le un qui va venir dans le Réel se substituer à ce zéro qui jusque-là se lamente entre le un et ce deux qui n’existe pas, pour que se mette en place la suite des nombres ; dès lors, tout ce qui sera à venir, tout ce que je pourrai nommer, ou aussi bien numéroter, tout ce qui était là comme Autre dans le Réel va pouvoir venir, ô merveille ! dans le même espace. Homo-gé-né-iser cet espace.

On en voit l’avantage dans la possibilité d’établir un rapport entre ces unités... sauf que d’être homogénéisées, elles sont évidemment pas moins homosexualisées. Dans le même espace, elles relèvent, à titre égal maintenant, de cet au-moins-Un. En vous le représentant de nouveau ainsi, puisque ça a été fait au cours de ces journées, je ne fais que vous rappeler la position de Freud. Relisez son article sensationnel sur la féminité, vous verrez que la femme, ce n’est rien d’autre qu’un un dans un espace homogène qui, simplement, engage dans la parade sexuelle les arguments qui seraient ceux de sa faiblesse, de son manque. Donc, c’est la parade sexuelle qui veut ça et qui vaut dans tous les cas ainsi de cette homosexualité... Et puis, je vous rappelle Freud, je ne vais pas m’étaler, reprendre la clinique où, évidemment, ce qui est attendu d’une femme, c’est qu’elle soit un compagnon de route, étant donné que c’est elle qui portera le barda... !

Vous remarquez que dans cette affaire, on pourrait dire, pas moins, que par rapport à cet au-moins-Un, tous ces uns ainsi homogénéisés sont en position Autre – ce sont bien des unes. Et je ne vais pas ici développer, insister sur le rôle manifestement féminisant qu’a la religion sur le mâle... D’autant que, remarquons-le, si c’est donc le trois qui permet cette union homosexuée entre le un et le deux, ça ne va pas sans un certain prix. Il faut lui faire des sacrifices et en particulier, bien sûr ! justement, celui de l’organe, au moment même où cette opération viendrait autoriser la réussite de cette copulation homosexuée. Elle implique donc des sacrifices et c’est ce qui s’appelle la castration, et aussi bien le refoulement du désir et surtout l’entretien de cette castration entre les partenaires : c’est-à-dire la nécessité en permanence de ce culte fait à l’au-moins-Un, de ce type de ratage qui l’institue.

C’est pourquoi j’avais écrit dans mes notes : « faux rapport sexuel, puisqu’il se paye de la castration, chacun des deux partenaires devant entretenir le défaut du rapport pour pouvoir en faire semblant ».

Tout à l’heure, je me suis donc servi du terme de « gap » entre un et deux. Je n’ai pas dit : « la faille », je n’ai pas dit : « la coupure ». Puisque Bernard nous a fait cet exposé si bien construit et en même temps si problématique sur la position du sujet, il est clair que le sujet, c’est ce qui se maintient de faire coupure dans l’Autre ; autrement dit, d’être toujours en marge de la nomination. Il ex-siste par rapport à la nomination, qui n’épuise pas son existence – sauf, bien entendu, à ce que lui-même consente à se faire un, un tout seul, c’est-à-dire à sublimer. De faire ainsi coupure dans le champ de l’Autre il y a, nous le savons, cette culpabilité qui est l’ambiance normale de l’existence, cette coupure dans l’Autre que le sujet se sent devoir en permanence suturer, réparer, fût-ce au prix très obsessionnel d’avoir, comme sujet, à disparaître. Si dans l’hystérie, ce sujet s’exténue, s’il réclame, c’est que vienne enfin le coup qui, comme sujet, le ferait disparaître, le ferait taire : « assez ! ».

Ce « gap » entre un et deux, se complique ou se complète du fait qu’entre un et deux, il y avait le zéro. Mais si je le reprends au niveau plus originel, celui du zéro et du un, entre zéro et un, il n’y a, vous le savez, pas rien. Il y a la suite des nombres réels – réels –, suite innombrable quoique énumérable, innombrable en tant qu’elle a la puissance du continu. C’est bien là que le Réel, en quelque sorte, constitue ce bloc, dans lequel le Symbolique, du fait du défaut d’une saisie possible de l’être, vient faire trou.

Vous remarquez que l’Urverdrängt, c’est l’une des façons de parler, et peut-être de refouler, que dans l’Autre, il y a un trou ; autrement dit, le trou opéré par le Symbolique vient en quelque sorte se superposer ou se conjoindre à cette propriété qu’a l’Autre, le grand Autre, d’être un ouvert, de n’être pas borné ; cela a été justement rappelé tout à l’heure. Que le grand Autre soit un ouvert veut dire aussi bien qu’il n’y a pas de sens dernier. Ça va aussi avec l’Urverdrängt, je peux toujours me casser la tête pour essayer de trouver à mon rêve ce qui en serait le sens ultime, le bon, le vrai, le dernier..., celui que j’essaierais de donner à mon existence. Comme le dit Lacan, tout n’est qu’équivoque.

On pourrait, à mon sens, dire que le Nom-du-Père, après tout, c’est ce qui fait métalangage. Lacan répète qu’il n’y a pas de métalangage, mais le Nom-du-Père, c’est bien ce qui opère comme métalangage, autrement dit celui qui vous dit quel est le bon sens, quel est l’objet qui, dans le Réel, s’offre à la jouissance, c’est-à-dire lui-même – et c’est bien ce que la religion célèbre : c’est de lui dont il s’agit de jouir. Il fait fermeture. Les Noms-du-Père, les noms proférés par ce qui viendrait du Père, invitent à supposer inévitablement cette substance que lui-même d’ailleurs constitue et dont il y a à jouir ; cette substance impliquant pour chacun d’entre nous le devoir qu’il y aurait de réaliser notre être. Vous ne pouvez pas avancer, dans cette démarche, un signifiant sans immédiatement lui supposer quelque être, et tenter, cet être, de le définir : vous parlez, vous dites : « vertu », et aussitôt, vous cherchez quel est l’être de la vertu. Vous arrivez à la conclusion... que vous ne pouvez pas conclure – ça, c’était il y a déjà deux mille cinq cents ans ! –, mais il reste que, dès le départ, ce que vous cherchez, c’est ce qu’il en est de l’être qui se trouverait désigné par ce nom, ce nom supposé lui donner substance. Devoir évidemment d’autant plus complexe qu’en même temps, cette nomination fait trou et vous vous trouvez donc affronté à cette obligation de devoir, là encore, ce qui fait trou, le combler par l’être.

Vous voyez que ce n’est pas du tout la même chose, et c’est ça qui est curieux, de parler de « coupure », et de parler de « trou ». J’ai entendu l’une de nos amies se plaindre, elle est peut-être encore là, se plaindre de ce que, au cours de ces journées, on n’entendait que ça, « le trou », et « le re-trou », et « le trou-trou », et que l’on n’en sortait pas, de ce que ça voulait dire... Oui, bien sûr ! Puisque c’est tout le problème de ce séminaire, c’est de savoir s’il y a coupure ou trou.

En tout cas, remarquez-le tout de suite, voilà des signifiants, qui ont un effet de sens dans le réel ! Le « réel d’un effet de sens », c’est bien ce qui se trouve là changé par l’imaginaire d’une nomination. Pourquoi n’est-ce pas la même chose ? Parce que si la responsabilité du manque dans l’Autre n’est pas l’ex-sistence que vient y introduire, par sa coupure, le sujet, mais que l’Autre est troué, ça a évidemment quelques conséquences. Et peut-être là encore, l’Urverdrängt, c’est de l’avoir nié cela, que l’Autre était structurellement troué, autrement dit d’avoir nié que la mère puisse être trouée. Le Réel, chez Freud — il ne faut pas oublier qu’il en parle –, ça a un nom, ça s’appelle la « tête de Méduse ». C’est que, quand vous le voyez, ce Réel, c’est-à-dire le trou dans l’Autre, ça a un curieux effet...

Question : peut-il y avoir un lien de l’un à l’Autre ? Qui ne soit plus payé de ce prix, celui du symptôme qui fait qu’entre l’un et l’Autre, il y a ce Réel, vorace, et qui donne à nos existences cette tonalité masochiste ?

Justement, le nœud semble être concerné par la possibilité d’un lien soutenu non plus par cette démarche que je viens d’évoquer, mais par cette curieuse affaire : le nouage. Nous en restons tous, je n’ose plus dire maintenant : « médusés », mais frappés, voilà le type de liaison que nous n’avions pas imaginé. Nous ne l’avons pas imaginé parce que, comme le fait remarquer Lacan, nous avons un nœud mental, un nœud à quatre. Et l’une de nos difficultés, c’est que toutes nos catégories, et que notre incompréhension, les critiques que nous pouvons faire vis-à-vis de ce nœud à trois – elles ne sont pas toutes illégitimes – viennent évidemment de ce fait que nous sommes coutumiers, nous sommes familiers de ce nœud à quatre.

En tout cas, ce que ce nœud semble vouloir montrer, c’est que Réel, Symbolique et Imaginaire peuvent tenir ensemble, et sans se référer pour cela à la puissance, à la grande puissance unificatrice et homogénéisante de l’au-moins-Un, c’est-à-dire d’être premier, deuxième et troisième : comme on l’a vu, il faut pour cela le rond quatrième, pour que s’instaure un ordre entre eux. Ils peuvent se tenir ensemble du fait de se nouer.

Comme le dit Lacan, Réel, Symbolique, et Imaginaire, ce sont des Noms-du-Père, c’est-à-dire qu’ils ont cet effet de nomination que peuvent exercer les noms qui se réfèrent à cette puissance au moins Un du Père, puisqu’ils renvoient à une substance, bien réelle, cette fois. Ils renvoient à l’imaginaire, si l’on prend la corde dans son pouvoir de continu, ils renvoient à un trou, et puis ils renvoient aussi à un Réel qui est étrange, parce que ce qui fonctionne comme limite ou comme impossible dans ce nœud, c’est sa topologie, ce sont ses propriétés topologiques ou physiques – on pourra dire si l’on veut qu’il y a, non pas une topologie, mais une physique du nœud – propriétés du nœud qui constituent ici la limite, l’impossible : je ne peux pas leur faire dire n’importe quoi, je ne peux pas m’en servir n’importe comment.

En tout cas Lacan, avec cette intervention de noms, Réel, Symbolique et Imaginaire, qui sont des Noms-du-Père, il va «  s’en servir pour pouvoir s’en passer », des noms du père. Autrement dit, ramener ces signifiants, à l’état de petites lettres.

Il y a dans l’étude du nœud une difficulté qui se situe entre ce qui apparaît comme le pouvoir créationniste de Lacan – il sort ça comme ça, il construit là un objet – et les limites qu’introduit la topologie, qu’introduit la physique. L’écriture qu’il en fait avec cette mise à plat peut paraître une écriture arbitraire. C’est lui qui dit : « là il y a petit a, là je mets jouissance phallique, là je mets, ce qui n’a jamais été fait nulle part au monde ni évoqué, jouissance de l’Autre, etc. » Tout ça peut paraître lié à son pouvoir de création, voire de décision. Évidemment il le justifie chaque fois mais enfin ! il nous donne bien l’idée que ce nœud à trois n’est pas inscrit, caché quelque part, et que lui, Lacan, comme un bon archéologue est en train de le découvrir.

Après tout, ce nœud à trois, il n’existe pas avant que Lacan effectivement ne le crée, avec cette liberté qu’il se donne qui est à la fois de rester contraint par les limites et les propriétés topologiques de ce nœud, et puis en même temps la tentative de répondre à ce qu’est le symptôme et à la façon dont ce symptôme est inscrit au centre aussi bien de notre culture que de notre mental, c’est-à-dire comme normal – la norme mâle. Cette consistance que prennent Réel, Symbolique et Imaginaire par le nouage, ne vaut qu’à ce que ces trois « mensions » soient marquées, organisées par le même objet, l’objet a. Le propre de la psychose, et voilà une définition que nous n’attendions pas, c’est que Réel, Symbolique et Imaginaire se baladent chacun de leur côté, n’y étant plus cet objet a – non pas la référence à un père, à ce père forclos – mais n’y étant plus, dans la psychose, cet objet a dont le coinçage par les trois ronds viendrait réguler leur nouage. Je passe sur la définition qu’il a donnée de la névrose. En tout cas, avec R.S.I., maintenant, nous n’avons plus rapport à une substance Une, nous n’avons plus affaire à l’un-de-sens. Nous avons affaire à ce qui renvoie à ce trois inédit et au fait que si leur consistance commune, à ces ronds, d’être des ronds de ficelle, introduit de nouveau l’espace d’une homogénéisation, en même temps, ils sont définitivement Autres l’un à l’autre. Jusqu’ici, ce que nous connaissons, avec notre nœud mental à quatre, c’est que d’une part, il y a l’un avec son espace, et puis il y a l’Autre, il y a l’un et l’Autre. Voilà que par la magie du nœud, nous ne sommes plus dans le rapport de l’un à l’Autre mais dans le rapport... d’un Autre à l’autre – ça vous dit quelque chose?

À propos de la surprise que constitue pour nous cette double inscription, jouissance phallique opposée à jouissance de l’Autre, et en tant que l’une serait jouissance de la mort, et l’autre jouissance de la vie, la mort, signifiant la mort, c’est une métaphore. Métaphore de quoi ? Est-ce que ça a un sens ? Ça a un sens pour celui qui évidemment ne connaît d’elle, de la mort, que le deuil. Mais pour l’intéressé, il en dit rarement quelque chose...

C’est pourquoi cette référence que fait ici Lacan à la mort, nous sommes enclins, bien sûr, à la prendre à la fois dans le sens qui a été très bien souligné au cours de ces journées, pris chez François Jacob : la mort, après tout ne concerne que les organismes vivants qui se reproduisent sexuellement. Et le phallus est donc aussi bien l’emblème ou l’insigne de la mort. On pourrait également à ce propos métaphoriser et dire qu’une fois que vous êtes dans le bon sens, vous avez beau continuer d’entretenir une existence biologique, le disque qui tourne quand vous ouvrez la bouche... c’est toujours le même. À la limite, ce disque, comme le fait remarquer quelque part Lacan d’une autre façon, il peut très bien ne pas savoir si vous êtes vivant encore, ou pas du tout. Ça continue de tourner, ça tourne... Il dit toujours la même chose. Les mort-vivants, c’est un statut !

La jouissance de la vie pourrait s’entendre comme jouissance de l’Autre en tant qu’ici, justement, il n’y a pas de bornage. Ça peut s’entendre ainsi : la parole n’est pas, ne s’estime pas, comment dirais-je, définitivement gravée par le souci d’assurer l’unité de son existence. Bernard vient d’en parler. Assurément, l’une des propriétés de ce nœud, c’est de nous dire que l’ex-sistence, c’est ce qui nous permet de nous supposer, chacun d’entre nous, ce un, cette unité qui du fait de venir se loger dans le Réel, et dans le meilleur des cas au lieu, à la place où nos ancêtres nous attendent, ou bien où Dieu nous attend, nous fait croire, à nous, les morts-vivants, que nous sommes des demi-dieux – c’est ce qu’on appelle l’humanisme... Et c’est pourquoi il y a toujours cette émotion quand on vient déranger l’existence de quiconque. Sacrilège ! De quiconque qui, en fait d’existence, évidemment, tient régulièrement le discours commun, le ronron, on fait les sondages pour savoir ce que pensent les existants – ils pensent tous la même chose. Mais c’est du sacré, ça a la dimension du sacré.

Or, voilà que, avec ce nœud, l’ek-sistence ne se supporte plus de cette unicité que constitue sa plongée dans le Réel où la coupure qu’elle est supposée opérer vient lui donner une unité supposée substantielle. Mais voilà qu’avec les ronds, il y a ce qui ek-siste, c’est-à-dire ce qui se tient-hors, aussi bien du Réel que du Symbolique que de l’Imaginaire, et après tout, l’ex-sistence dont je parlais tout à l’heure, ce n’est rien d’autre que ça. Alors qu’est-ce qui, dans ce nœud, vient marquer quand même la place de ce sujet? Je vais éventuellement vous heurter : la place du sujet dans le nœud, c’est celle de l’objet a. Car c’est ça qui fait la substance du sujet, pas le un, le au-moins-Un, dont il pense prendre l’autorité, le caractère sacré, son âme, mais ce qui en fait la substance, c’est cet objet a, c’est lui qui parle en chacun d’entre nous. Ce que j’assume au nom de l’ek-sistence n’est jamais, après tout, que ce qui s’ordonne à partir de l’objet qui me cause et qui me fait causer, évidemment. Alors le présenter comme ça, ce n’est pas glorieux, c’est plutôt, j’allais dire caca, c’est plutôt pas propre...

Prenez un dictionnaire, par exemple le très beau Dictionnaire historique de la langue française de notre ami Alain Rey, cherchez le mot « objet ». Qu’est-ce que vous constatez ? Que ce que je viens de dire là ,qui vous paraît, j’imagine, pas très bien, mais lalangue, au sens où l’écrit Lacan, l’a dit depuis toujours !, indifféremment, elle se sert du signifiant « objet » à la place de « sujet », elle dit aussi bien « objet » que « sujet ». Vous verrez tous les exemples. Dans le Robert – si vous cherchez l’explication à la vie sexuelle dans le dictionnaire – l’objet, étymologiquement, c’est « ce qui est jeté devant » et « qui excite les sens ». Mais de quoi parle-t-il, là ? Parce que « l’objet qui est devant et qui excite les sens », c’est vraiment d’une précision... C’est dit, bien sûr ! en toute innocence, mais pour savoir ce qu’est un « objet » dans le dictionnaire, à part cette remarquable définition, vous pouvez toujours vous brosser, vous n’aurez guère de meilleure réponse.

Tout ceci concerne, bien sûr, la question de la démonstration, et de la monstration comme Cyril Veken l’a évoqué tout à l’heure. Une démonstration, fait remarquer Lacan, ça implique toujours un dire, c’est-à-dire la voix, vox. La voix, bien qu’elle soit un objet a, immanquablement vous renvoie au phallus. C’est ce qui commande, c’est ce qui fait impératif ; c’est le grand support de l’impératif, la grosse voix. Lacan est passé de la démonstration à laquelle il s’est livré pendant tant d’années, à la monstration, c’est-à-dire à ce qui seulement s’écrit. Et au désespoir, je dois dire, de l’auditoire, nous n’avions plus affaire qu’à quelqu’un qui avait le dos tourné à son auditoire – qui d’ailleurs diminuait régulièrement, qui ne trouvait pas ça très drôle – et qui passait son temps à des monstrations. Malheureusement, ce renoncement à la voix s’est trouvé dramatiquement repris par ce qui s’est avéré comme la maladie de Lacan, c’est-à-dire son aphasie. Et pour ses élèves, reste là une question, bien sûr, ouverte de cette traumatisante conjonction.

Deux mots encore avant de conclure. Dans ce livre où je réponds aux questions posées par Jean-Pierre Lebrun, s’évoque à propos de ce que j’ai appelé la « nouvelle économie psychique », une disposition nodale : la consistance des trois dimensions serait certes assurée par leur rassemblement autour d’un objet a, c’est bien le rapport à l’objet a qui les fait tenir, mais sans que ces dimensions soient nouées ; ce qui évidemment se prête à cette sorte de plasticité de ce psychique, toujours apte à s’engager dans d’autres expériences.

J’ai été très frappé, l’autre jour, par ce qu’une jeune femme venait me raconter après ce qui paraissait une tentative de suicide, et dont son entourage, évidemment, était très ému. C’était donc à la suite de l’absorption d’un toxique, d’une drogue, une overdose, et elle disait : « Mais pas du tout, pas du tout ! On pense que c’est une tentative de suicide. Non ! C’est simplement une expérience ; parce que, dans la vie, je fais des expériences... » Voilà, c’était ça, son existence : goûter, goûter à ce qui pouvait être offert, à ce qui pouvait se présenter.

Ce qui expliquerait aussi pourquoi il ne serait plus question aujourd’hui de vouloir toucher à la jouissance de quiconque puisque c’est maintenant cette jouissance qui paraît sacrée. Si vous y touchez, si vous la mettez en cause, si vous la discutez, si vous ne la reconnaissez pas, c’est que vous n’êtes pas « dans le coup », c’est que vous êtes sacrilège. C’est elle qui prend ce caractère sacré, quitte à se faire bénir dans des églises diverses...

Et puis un dernier mot pour vous signaler un dernier enjeu propre à cette affaire. Avec l’objet a, nous avons, grâce à Lacan, la question posée : comme discipline, la psychanalyse, à l’égal de toutes les disciplines scientifiques, a-t-elle un objet qui lui est spécifique ou pas ? Ou bien elle n’a pas d’objet spécifique, mais juste une vocation, je ne sais pas, moi, téléologique, guérir, c’est une psychothérapie, une technique comme une autre, plus ou moins sophistiquée, peut-être plus que les autres. Mais elle ne peut prétendre au statut de discipline que si elle se reconnaît un objet qui lui est propre.

Et c’est ce thème, savoir si la psychanalyse a un objet qui lui est propre et donc est susceptible de la fonder comme discipline que j’ai proposé sur sa suggestion à l’actuel président de l’I. P. A. Il est français, il s’appelle Widlöcher, et il se trouve que c’est quelqu’un que j’ai connu autrefois, il y a quarante ans (au temps où nous portions des culottes courtes). Nous avons été amenés à discuter et il a fait état que l’objet a de Lacan, il n’y comprenait rien ! Et c’est donc sur sa suggestion que nous sommes convenus d’un enjeu : savoir s’il est possible aux psychanalystes, de quelque obédience, de quelque fidélité, de quelque « transfert » qu’ils soient, de se reconnaître comme relevant d’une discipline qui aurait le même objet – elle se trouverait élevée à la rigueur et à la dignité de discipline. Les vieux amis que je peux avoir à l’Évolution psychiatrique, à notre demande commune, ont bien voulu accepter d’organiser cette affaire. Ce sont quand même des moments qui ne sont pas sans intérêt... Il est vraisemblable que ce sera un fiasco, il est possible aussi qu’il y en ait que ça remue, que ça éveille. Pour le développement, l’assurance et l’avenir de la discipline, ce n’est pas quelconque. Et je trouve qu’il serait particulièrement sympathique que nous en soyons aujourd’hui au point où pourrait éventuellement être reconnu ce que Lacan a désigné, pointé, comme étant son apport essentiel original, et nous le voyons bien à l’œuvre là, dans la conceptualisation de ce qui n’est plus Un, deux, trois, mais de ce qui est R.S.I.

Merci pour votre attention !

Notes
Bibliographie