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Quatorze ans après... Conclusions ou ouverture ?

Intervention de Ch.Melman aux journées d'été 1997 : "Les non-dupes errent"

Auteur : Charles Melman 05/05/2011

Bibliographies Notes

 

 

Nos questions s’inscrivent dans une tradition classique, ce qui illustre bien que la vie n’est pas un voyage, puisque nous continuons à nous poser les mêmes questions. C’est-à-dire que la vie est plutôt une stase, sauf à venir inscrire sur le tableau ce petit nœud borroméen, c’est-à-dire à déplacer complètement les questions et à déplacer ce qu’il en est de l’impossible.

Non pas le réduire, mais le déplacer.

Comme vous le savez, toute assertion, quelle qu’elle soit, comporte son objection, y compris lorsqu’elle est purement logique. Ce qui fait que ce qu’on peut souhaiter, c’est que ces objections – c’est à ce moment-là que le sujet se manifeste – ne soient pas faites seulement pour le plaisir ou le soulagement, mais que ce soit l’objection juste, c’est-à-dire commandée par la logique même de l’assertion puisque aucune ne peut être Toute.

Il se trouve qu’à cet égard le nœud nous met dans un singulier embarras car je crois qu’aucun de nous ne saurait dire quel est son réel, c’est-à-dire d’où s’organiserait l’objection. Lacan cherchait avec beaucoup de détermination ce qu’il en était de l’impossible propre au nœud borroméen afin que cet impossible puisse le guider dans son travail.

Pour ma part, je viens ici avec l’idée de rencontrer des amis avec lesquels je puisse discuter de mes difficultés dans l’appréhension de ces textes, et du même coup des difficultés dans la pratique, m’appuyer sur eux pour que mes propres impossibles puissent éventuellement se trouver déplacés, modifiés par ce que mes amis, là-dessus, voudront bien dire.

Penser cela c’est évoquer ce qui aurait à servir de MOYEN dans une société de psychanalystes. Car ce nœud borroméen, à sa façon discrète, est une mise en cause éminemment subversive du lien traditionnel propre à tout groupe social, aussi bien public que privé : qu’est-ce qui fait que Un va avec Un en essayant de faire un Deux qui échoue, si ce n’est qu’il s’organise alors dans le culte du ratage et de la souffrance, qu’elle soit d’ordre privé ou d’ordre social ?

Ce qui fait lien dans notre existence (qui est bien cette stase que j’évoquais tout à l’heure), c’est LE BÂTON, c’est le UN ; ça s’appelle aussi, parce que Lacan l’a nommé ainsi (ce qui est déjà une opération audacieuse) : LE PHALLUS. Il est bien clair que c’est ce qui ordinairement nous rassemble et en même temps nous sépare et fait notre discorde, nos divisions, nos conflits ; ce qui fait que la finalité de l’existence puisse sembler se réduire au droit de propriété, étant supposé que celui qui en serait le propriétaire serait du même coup satisfait, arrivé au terme du voyage.

Et voila que grâce à ce nœud il apparaît que ce qui pourrait fonctionner comme moyen, c’est-à-dire ce qui viendrait réunir Un et Un pourrait être d’un tout autre ordre. Pour les analystes, il me semble que cette catégorie très précise, qui a à fonder le regroupement et à le spécifier, ce serait bien ce moyen déterminé comme Réel, en tant que nous le savons comme habité par un savoir, savoir dont le vrai est qu’il rate son coup ; qu’il est organisé par un ratage ; qu’il règle notre dysharmonie avec le monde.

Le fonctionnement psychique, c’est d’abord une dysfonction. C’est la dysfonction qui règle ce que vous appelez la normalité. Là où il n’y a pas dysfonction, ça ne marche pas : il faut une dysfonction, même si elle est névrotique.

Donc ce qui spécifie ce moyen propre à faire union, à faire Un plus Un (1+1) entre analystes, c’est de se réunir, de se regrouper autour de ce qui constitue ce Réel.

Remarquons que nous n’avions jusqu’ici comme catégorie, depuis Freud, que celle de l’impossible. Le mythe de l’Œdipe nous pouvons le considérer comme le gardien de l’impossible propre à ce dysfonctionnement spécifique de notre vie psychique.

Ce dysfonctionnement, pourquoi Lacan a-t-il choisi de le baptiser Réel ? Il aurait pu le réserver sous le nom d’impossible, et puis en rester là. Mais il l’appelle Réel. Ce qui, au-delà de spécifier l’humanité du parlêtre par le fait qu’il y a un impossible qui régit notre fonctionnement, de l’appeler Réel, en donne la structure logique. Si bien que s’il dépend d’une écriture, il peut être déplacé. Il ne concerne donc pas ce type de fatalité qui n’aurait qu’à nous engager dans le stoïcisme ou dans le bouddhisme.

J’ai été très surpris que Lacan dise que le Réel était un effet de l’écriture, car jusque là je pensais que c’était avant tout un effet du signifiant dans la mesure où n’ayant que métaphores ou métonymies le signifiant ne peut que rater son objet, individualisant ainsi un type de catégorie inéluctablement résistante à la prise par le signifiant. C’est pourquoi Lacan dit qu’il ne faut pas comprendre, car c’est toujours mettre un nom sur ce qu’il en est de ce Réel. Or il est clair que le signifiant a pour vertu de prendre appui sur le sens, sur l’imaginaire. Et il faut donc le fait d’écriture, c’est-à-dire le fait que cette catégorie s’organise (c’est présent dès l’introduction au séminaire sur la lettre volée) à partir de ce qu’il en est d’une perte, d’une chute qui spécifiera la mise en place logique du Réel.

Vient alors cette assertion, qu’après tout ça peut cesser, ce Réel, de ne pas s’écrire. Et c’est bien ce qui arrive lorsque Lacan écrit l’objet a, suscitant l’agressivité, les protestations de ses meilleurs élèves, insurgés contre le fait qu’il prenne l’audace d’écrire ce qui jusque là se présentifiait comme un pur Réel, comme un impossible qui ne cessait de ne pas s’écrire.

Dès lors, qu’est-ce que venait introduire comme transformation le fait de cette écriture ? Deux initiatives en seront la conséquence :

- la fondation d’une revue dont le sous-titre était "Tu peux savoir" (Scilicet)

- la mise en place d’une procédure dite de la passe, qui faisait que la limite imposée par le fantasme au savoir, se trouvait ainsi déplacée puisque cet objet a, que le fantasme interdit, il était en tout cas possible de l’écrire.

Et voici qu’avec ce nœud Lacan fait entrer ce Réel dans un maniement qui est purement mathématique. Autrement dit, ce qui était jusque là la catégorie de l’impossible, celle dont il faut bien dire qu’elle est le lieu de tous les obscurantismes, le refuge de toutes nos peurs, de nos frayeurs, de ce qui nous maintient comme des enfants, eh bien avec le nœud il montre que son maniement logique est parfaitement possible. Et que dès lors il faut renoncer à l’idée de la lumière qui viendrait éclairer les zones d’ombre (ce qui relève de la philosophie des Lumières) pour seulement nous trouver réduits à ce qu’il en est de ce calcul.

Calcul de portée éminemment subversive puisque il se trouve rompre avec le classicisme des questions dont nous héritons pour y introduire des questions parfaitement neuves : Le rapport sexuel est il inscriptible, donc possible, alors que jusqu’à ce jour il ne se fait – l’acte sexuel – qu’entre celui qui est supposé l’avoir et puis celle qui est supposée le représenter, sinon représenter l’objet a ? Leur propre jouissance à l’un et à l’autre se trouvant dès lors hors-corps et ne célébrer que ce hors-corps (c’est-à-dire se mettre à son service et valider le masochisme qui nous est propre).

à certains moments du séminaire Lacan évoque que dans certains cas les règles de l’amour pourraient, occasionnellement, venir inscrire pour les partenaires ce qu’il en serait du rapport sexuel. De même qu’il évoque ailleurs ce qu’il en serait pour chacun de nous d’une jouissance non plus hors-corps mais d’une jouissance du corps de l’autre.

Lacan persécutait ceux qui travaillaient sur la question avec lui pour préciser ce qu’il en était de l’impossible propre au nœud, ce qui lui semblait à la fois son garde fou et ce qui lui permettrait d’évaluer ce qui, à se trouver gagné d’un côté, se trouverait perdu de l’autre. Et ces deux garçons (Soury et Thomé) avaient beaucoup de peine à déterminer ce que Lacan venait chez eux sans cesse relancer et qui les laissait dans un certain désarroi.

Autre élément de ce désarroi, le déplacement, avec ce nœud, de l’investissement que nous avons sur la notion de vérité et sur celle de vrai.

Dans les Quatre discours, Lacan fait à la vérité une place tout à fait particulière et précise puisqu’elle s’isole comme ce qui dans le grand Autre vient inscrire le manque…

(Il est intéressant de noter que Lacan ne parle plus de faille mais de rainure. Nous pouvons lui faire confiance pour savoir que ce n’est pas par hasard).

… la vérité comme ce qui dans l’Autre marquerait l’irréductible de son manque et qui se trouve ici repéré comme étant, premièrement, toujours, source de plainte, et, deuxièmement, source de l’investissement qui est celui de la religion. Et l’amour de la vérité comme amour de la religion, c’est-à-dire vénération, adoration de ce qui dans l’Autre peut s’inscrire comme ce zéro qui fait un (0=1). Et j’endosserais comme culpabilité le fait qu’originellement ce Un est un Zéro, m’attribuant ainsi la faute de cette destruction... et donc la nécessité de l’amour pour venir sans cesse le refaire, le reconstruire...

Si le christianisme est la religion vraie, c’est parce que c’est au prix de discussions remarquables (et à cet égard j’ai beaucoup regretté qu’il n’y ait pas eu d’intervention sur ce que la Dogmatique théologique de la trinité est susceptible de venir nous réapprendre) que les pères de l’église sont arrivés à cette affirmation que Un c’est trois. Comment faire comprendre cela aux Indiens d’Amérique ? Voilà qui, comme ce séminaire, n’était pas vendable.

Je crois que si nous avions fait ce passage par les discussions ou l’élaboration du dogme de la Trinité vous auriez vu combien elles sont présentes quand Lacan manipule ce qu’il en est de la consubstantialité des ronds : chacun est équivalent et ce qui les caractérise tous les trois, les rend évidents, c’est l’évidement de chacun des trois. Vous auriez retrouvé dans ces discussions anciennes ce que lui même se trouvait, de façon évidemment différente, reprendre :

- la vérité, dont nous aurions peut-être moins à célébrer le culte, s’il est vrai qu’elle est l’abri aussi bien de la plainte que de la religion.

- le vrai, qui devient l’expression de ce savoir inconscient en tant qu’il tente de pallier le défaut de rapport sexuel. Et là, face au relativisme que la science établit et selon lequel, n’ayant affaire qu’à des modèles, nous aurions à renoncer à savoir ce que c’est que le vrai, nous voyons le rappel qu’il y a du vrai et que les manifestations de l’inconscient sont éminemment irrécusables.

Nous sommes à une époque où (pour me servir des macro-catégories dont ce sert Lacan dans ce séminaire) l’évolution culturelle va vers une récusation du Trois et vers le culte du Deux. L’intervention du troisième (que ça s’appelle l’État ou, dans la vie privée, le père) étant de plus en plus interprétée comme ce qui serait cause de dysfonctionnements, avec cette idée, qu’il suffirait d’éliminer ce troisième pour que le dysfonctionnement soit réglé.

Ainsi, chez les analystes l’amour de transfert peut être facilement présenté comme persécutif, voire comme une intrusion exercée par celui auquel on fait supporter ce mouvement. D’où l’idée qu’il suffirait de liquider celui qui est le support du transfert pour liquider le transfert tout court. Et dans la mesure où Lacan a été pour un grand nombre le support de ce transfert, vous assistez à tout ce mouvement qui consiste à vouloir liquider Lacan, sous prétexte de vouloir liquider ce transfert.

Il est clair que cette tentative de forclore le terme troisième ne peut conduire qu’à son retour dans le réel. C’est pourquoi nous assisterons de façon de plus en plus évidente à la résurgence des nationalismes, y compris, chez les analystes, comme si la pureté de l’analyse se trouvait confondue avec celle de l’appartenance nationale... ce qui est une conception tout a fait étrange.

Donc, retour dans le réel de ce troisième exclu, sous la forme de la résurgence des nationalismes et des intégrismes. Ou bien aussi dans la constitution de petits groupes de minorités, caractérisés par quelque particularité de leur jouissance et qui assurent leur homogénéité en venant fonctionner dans un "village", dans une zone ou dans un ghetto.

Si Lacan dit que l’homosexualité est un nom inexact, c’est bien évidemment pour la raison que même chez les homosexuels le couple s’organise sur le principe de l’heteros ; même si tous deux ont la même particularité anatomique, il reste que le couple, le deux, viendra s’établir sur le fait que les rôles seront répartis de telle sorte qu’il y en a un qui viendra occuper la place de l’heteros : les couples homosexuels ne sont pas spécialement plus heureux que les autres, dans la mesure où pour eux aussi le rapport sexuel n’est pas inscriptible, même s’ils ont tenté de la contourner de cette façon.

A la fin de ce séminaire Lacan semble singulièrement hésiter et demander si nous devons – ou pas – être dupes de ce savoir inconscient. Car après tout, en être dupe c’est se fier à ce ratage et s’en remettre à lui. Et l’amour de son inconscient est bien aussi de ce type : répondre par l’amour à son défaut (puisque l’amour est avant tout défense et protection contre ce défaut).

Est-ce que nous devons en être dupes ou est-ce que nous aurions à nous défendre contre cette duperie ?

Poser la question en ces termes, c’est retourner à cette logique traditionnelle qui est celle du oui ou du non, du ou exclusif, qui est celle aussi du bien ou du mal. Or, comme nous le savons, ce qui caractérise la signifiant c’est d’être à la fois P et non-P. C’est à partir de cette assertion première, qu’il est P, c’est-à-dire que le concept exerce sa puissance sur la catégorie du X. Et si, ce X, je l’appelle réel, ça a d’autres conséquences que si je l’appelle, par exemple, simplement impossible.

Mais si le signifiant est P, il est aussi non-P puisqu’il implique ce défaut propre au signifiant à venir réduire la dimension du réel (quelle que soit l’écriture que je pourrai en donner), sauf, comme Lacan avec ce nœud, à venir l’inscrire et à le traiter comme un élément mathématisable à sa façon.

Et en effet, le seul guide de Lacan dans cette opération (et cela a de quoi nous émouvoir) ce sont les règles mathématiques inhérentes à ce nœud qui le protègent de ce qui serait pur égarement, utopie, volontarisme, idéalisme. Ce sont les strictes conditions mathématiques de ce nœud qui lui semblent constituer la règle de ce qui peut être ou ne pas être, c’est-à-dire de ce qui détermine, ou pas, le réel, et donc de ce qui pour nous s’isole comme le ratage propre à notre dysfonctionnement et à notre humanité.

Une remarque encore : les non dupes errent / le nom du père : qu’est ce qu’un père ?

En arrivant ici j’ai rencontré un ami, venu de fort loin pour accompagner son épouse et je lui ai demandé des nouvelles de sa famille et de ses enfants. Il m’a répondu « ça va très bien pour eux, ils sont maintenant tous les trois à l’université ». Et je me suis dit « C’est ça un père, celui qui ordonne son parcours comme marqué par le souci d’assurer la vie à venir de ses enfants, tout en estimant du même coup que le parcours de la sienne peut être considéré comme acquitté ».

Un père, c’est celui qui transmet à ses enfants son propre impossible, en attendant d’eux qu’ils viennent le résoudre, qu’ils viennent y répondre, qu’ils viennent le venger d’avoir lui-même raté. Ce qui bien entendu fait que l’héritage des enfants ne fera jamais que répéter ce ratage. C’est ce qu’on appelle la filiation.

Ce que nous avons avec Lacan, c’est quelqu’un qui nous invite, non pas à répéter son propre ratage ou à venger son propre ratage, mais qui nous amène à ceci que ce ratage peut être déplacé, transformé, différent. Je dirais que jamais il n’y eut de père comme celui-là.

Cela seul pourrait suffire pour que ceux qui furent ses élèves traitent ce qui fut son entreprise, son action, non pas au niveau de l’anecdote, mais au niveau de ce qu’il leur laisse comme héritage.

Les malheureux enfants qui pensent que l’héritage de Lacan est un bâton qui vient les empaler et dont ils n’arrivent plus à se dépêtrer sont obligés tout simplement de taire ce qu’il en est du vrai de Lacan, c’est-à-dire de ce qu’il a vraiment apporté et qui est donc dans ce petit nœud.

Alors Les Non-dupes errent c’est ce qui vient dans lalangue opérer un type de césure venant déplacer le sens qu’assure le bâton. Et ça, ce n’est pas vendable, car tout ce qui est vendable, tout ce qui est commercialisable, c’est ce qui fait l’apologie du bâton, ou tout au moins constitue une promesse de pouvoir un jour l’avoir soi-même, le sceptre.

J’ai donc essayé de vous rendre sensible ce qui fait le prix de cette aventure singulière qui nous fait nous rassembler autour d’un texte aussi bizarre qui vient rompre avec la stase de nos questions, aussi belles soient-elles. Ce qui fait que dans notre groupe nous allons avoir au moins deux choses à poursuivre :

1. formaliser ce qu’il doit en être d’une organisation de psychanalystes : qu’est-ce qui doit faire le moyen, le lien, entre un psychanalyste et un autre psychanalyste ? Qu’est-ce qui doit venir les réunir ? Tant que ce ne sera pas le réel, il y aura toujours toutes ces histoires traditionnelles que nous savons c’est-à-dire la lutte pour le bâton : qui l’a, qui ne l’a pas ? Ce qui se résume à la lutte pour un fétiche, comme dans la vie économique où, comme vous le savez, ce n’est pas tant la satisfaction des besoins qui prime, mais l’objet. Et Marx l’a très bien dit : un fétiche. Et c’est ce caractère qui en fait le prix. Nous y sommes en plein.

2. poursuivre le travail que le groupe italien à si bien mis en place et qui sera de faire ou de refaire des journées sur le nœud, et de développer ce qu’il en est de ce nœud borroméen, dans la mesure où, je crois que vous l’avez perçu bien avant moi et grâce à ce travail, c’est la clé. Comme le disait Lacan « Voilà ce que je vous laisse dans la paume de votre main, et maintenant, débrouillez vous avec ça ».

Notes
Bibliographie