Clinique de l'objet clinique du sujet?
Auteur : Thierry Jean 21/09/2011
Que la psychanalyse soit en danger ? Oui mais ce n’est pas tant le statut de la psychanalyse qui est aujourd’hui menacé que, de manière plus générale, celui de la parole.
On entend de ci de là les appels à défendre le sujet, une clinique du sujet et de sa psychodynamique. Pour des raisons d’histoire comme de clinique, je reste méfiant quant à l’usage fait au titre du sujet. C’est au nom du sujet, de sa liberté que, après les critiques de Michel Foucault, une génération entière de psychiatres bien pensants ont déserté les asiles, c’est toujours au nom du sujet, qu’a été abandonné le travail clinique. La situation actuelle, ne l’oublions pas, procède aussi de ce lâchage, aussi parce que faute de résistance interne, le « gestionnaire » s’est emparé sans difficulté de ce qui, sous le triste vocable de santé mentale, est nommé aujourd’hui la psychiatrie ou plutôt ce qu’il en reste.
De quel sujet parle t-on ? J’ai le souvenir d’un article d’Alain Ehrenberg dans la revue « Esprit » qui résumait la situation actuelle dans le domaine de la santé mentale par l’opposition de ce qu’il nommait le sujet cérébral et le sujet parlant, neuroscience et cognitivisme d’un coté, psychothérapie de l’autre. Je n’ose parler de psychanalyse même si elle était pour l’auteur incluse dans ce champ du sujet parlant puisqu’il lui était supposé à ce dit sujet parlant l’aptitude à se connaître au fil de ses énoncés. A cet aulne, on constate comment nous pouvons nous même être contaminés par les sirènes d’un idéal unifiant. La psychanalyse ne pose pas la question du sujet comme issue d’une sagesse, il n’y a pas de religion du sujet, pour la psychanalyse le sujet est une hypothèse.
Nous serons sensible à ceci que notre exercice auprès de nos patients devient aujourd’hui de plus en plus délicat au nom justement du sujet, de sa dignité de son droit. C’est au nom du Bien, du Droit, du droit au patient que se met en place, depuis de nombreuses années, un certain nombre de dispositifs, de procédures, de contrôles prônant visibilité et transparence et qui, concernant la psychiatrie, multiplie l’incidence ségrégative de la folie.
Force est de constater que c’est le sujet de la psychologie des foules, celui de l’indice de satisfaction qui ordonne aujourd’hui la médecine.
Pour la psychanalyse, le sujet est une hypothèse clinique et cette hypothèse n’existe pour peu qu’il ne soit pas réduit comme tel à l’identité des signifiants. Pas de sujet sans sa part d’ombre, pas de sujet sans un rapport fondamental au langage qui d’un signifiant l’autre le représente et le divise, pas de sujet sans cette relation étrange à un objet qui dans un rapport d’inclusion et d’exclusion le détermine. Pour le dire vite, le sujet est l’effet d’une relation à un objet en tant que perdu dans l’écart entre le premier signifiant celui du besoin et le second signifiant celui de la réponse, c'est-à-dire dans la méconnaissance du réel en cause.
Notre question est et reste toujours la même : Qu’appelle-t-on un fait clinique, qu’est ce qu’un fait clinique ? C’est par la clinique, ses efforts de qualification, sa transmission que nous résisterons contre l’anonymisation qui guette le fou. Le pire danger et nous le voyons à l’œuvre chaque jour, c’est la perte de visibilité, le fait que la maladie mentale ne soit plus reconnue, ne soit plus nommée, qu’elle erre dans la rue, dans le métro, dans les prisons et entre les lignes du DSM. Qui d’autre que la psychiatrie a à endosser cette responsabilité ? N’oublions pas Esquirol ou Georget et d’autres qui ont mené des combats inouïs pour faire reconnaître la folie au sein des prétoires.
Plus largement puisque nous nous référons tous à un corpus, Comment se fabrique la clinique et quelles en sont les conditions de transmission pour autant que la clinique analytique se distingue de la clinique médicale même si elles entretiennent des points de concordance : c’est bien sûr de la place de celui qui écoute que dépend ce qui se dit et ce qui s’en dégage varie en fonction de celui qui écoute et qui interroge qu’il soit magistrat, psychiatre, psychanalyste même s’il pose les mêmes questions celle du droit romain « qui, comment, pourquoi ? »
Un des premiers livres de Michel Houellebecq portait ce joli titre « Extension du domaine de la lutte », titre qui répondait point par point à l’extension du domaine de la norme. Ce n’est sans doute pas la peine de rappeler ici la façon dont la science ne peut faire autrement que de baliser son champ d’une référence : appui sur l’épidémiologie et le travail statistique d’un coté, fantasme d’une langue universelle de l’autre. A contrario la psychanalyse enseigne que chaque langue véhicule son propre mode de castration, c'est-à-dire un type distinct de rapport à l’objet.
Lacan suggérait dans une question préliminaire à tout traitement de la psychose de nous soumettre entièrement aux positions proprement subjectives du patient, c'est-à-dire rentrer dans sa norme à lui, soit que la modalité de l’entretien, les manœuvres et les ripostes consistent à interroger ce qui fait norme pour lui.
La clinique pose toujours la question de l’ordre de la causalité en jeu, à ce titre la psychanalyse a introduit dans le champ psychiatrique comme ordre de causalité celui du langage, celui du signifiant. Elle introduit ceci que si l’homme est un animal, il est fondamentalement dénaturé par le langage.
Que le cogito cartésien fonde le sujet de la psychanalyse comme celui forclos de la science indique l’hétérogénéité des champs si tant est que la psychiatrie, par le souci narcissique de certains, a voulu ravaler sa façade au profit de la blancheur scientifique.
Pas de psychanalyse sans psychiatrie et dans ce couple antagoniste, c’est moins la psychanalyse qui nécessite les soins de toute urgence que la psychiatrie. C’est la perte du savoir psychiatrique qui menace la psychanalyse.
La question du rapport entre psychiatrie et psychanalyse est souvent abordée sous l’angle de l’apport de la psychanalyse à la psychiatrie. Nous ne pouvons toutefois mésestimer ce que l’élaboration de Lacan tient de l’enseignement clinique des psychoses comme de sa confrontation avec Henri Ey. C’est de l’expérience clinique des psychoses qu’il forge le concept d’objet a. Il le dit, en 1967, dans un discours fait à St Anne à l’invitation des internes où il évoque l’enseignement à tirer de la psychose en regard des phénomènes ségrégatifs, « ma seule invention est celle de l’objet a ».
Dans cette même conférence il dit aussi que chez les psychotiques il n’y a pas de demande de petit a, « son petit a, dit-il, il le tient, c’est ce qu’il appelle ses voix par exemple, disons qu’il a sa cause dans ses poches, c’est pour ça qu’il est fou ».
Cette question de l’objet a, objet donc unique, insécable qui se partialise à la faveur d’un trait anatomique comme Lacan le rappelle dans « subversion du sujet et dialectique du désir » plutôt qu’il n’est partiel comme la conception unifiante de K Abraham nous l’a légué, n’est rien d’autre que ce que le sujet cède à l’Autre pour y constituer son fantasme. Faute de cette cession, de cette coupure que le langage opère, sa traduction en clinique est immédiatement repérable notamment dans les diverses manifestations hypocondriaques de la psychose.
Puisque nous évoquons les rapports de la psychiatrie et de la psychanalyse, la clinique peut répondre à cette question « qu’est ce que l’objet a » , comme nous l’enseigne Marcel Czermak, il suffit d’écouter un patient mélancolique.
