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Cachez ces œufs que je ne saurais voir !

Auteur : Miriem Méghaïzerou 30/06/2010

Bibliographies Notes

G. Perec les a fait disparaître ; la nouvelle orthographe veut en pondre pour « féminiser » les noms de professions, par une modification de la terminaison nominale. Madame le (ou la ?) Professeur(e), Le (ou la ?) Docteur(e). Et comme Madame le Maire en a déjà un, il faudrait l’appeler Mairesse, comme la Maîtresse. La liste est longue et l’usage rechigne à recourir à une pratique unifiée, même s’il existe une liste officielle.

Nous savons que le genre grammatical n’a pas toujours à voir avec le sexe, et que les noms de métiers peuvent désigner des corps génériques, neutres, assumés par le masculin. Mais peut-être la sociolinguistique a-t-elle considéré qu’un nom, même générique, pouvait être une expression attributive et qu’il devait, par un transfert de qualité, épouser le sexe de celui qui le porte. J’essaie d’imaginer une Sapeure (Sapeuse ?)-Pompière… en vain. 

Il semblerait pourtant que, dans la langue française, la question de l’e grammatical ait bien à voir avec la question du sexe. C’est un terrain de débat tout à fait passionnant, car il rend compte des représentations psychiques qui sont attachées à la lettre.

Il faut d’abord savoir que cet e est à la fois graphique et phonétique en ancien français (on prononçait alors toutes les lettres, quelle que soir leur place dans le mot). Les parlers méridionaux en ont d’ailleurs gardé quelque trace aujourd’hui. La linguiste Michèle Aquien[1] rapporte que, dans la poésie médiévale, l’e reste prononcé en fin de vers, mais n’est plus comptabilisé dans les syllabes du vers. La chanson marque cette survivance : 

Au clair de la lune

Mon ami Pierrot

Pour les six syllabes chantées, il faut en compter cinq.

En milieu de vers, l’e se prononce même après voyelle (il pri-e-ra et non il pri(e)ra), sauf devant voyelle. Là aussi, la chanson populaire en conserve la trace phonétique : 

Prête moi ta plume

Pour écrir(e) un mot 

Donc, bien que présent, il tend à devenir surnuméraire : on ne le compte plus, en poésie, à certains emplacements du vers. 

L’e devient caduc progressivement : présent dans la graphie, il s’assourdit, puis s’amuït au XVIIème siècle. Par exemple, dès le XVIème siècle, il ne compte plus à la fin du mot (apocope), ni après voyelle à l’intérieur du mot (syncope) : on prononce lou(e)ra. Si la poésie l’autorise après voyelle et avant consonne à l’intérieur du mot, elle le proscrit dans cette séquence voyelle + e + consonne, en fin de mot. Les Classiques, en tête desquels Nicolas Boileau, préfèrent les pensers aux pensées. Les poéticiens tentent de concilier une orthographe conservatrice et une évolution de la prononciation. Donc, un e en fin de mot, s’il est suivi d’une consonne, est toujours prononcé (cas de la liaison), c’est pourquoi on le bannit dans cette position : il serait surnuméraire[2]

L’e « abondant » (Thomas Sébillet[3]) permet toutefois de fournir les rimes dites « féminines », qui alternent avec les rimes « masculines », dont la terminaison ne se fait pas sur un e caduc. A la Renaissance, où l’orthographe n’est pas encore fixée, les poètes s’y prêtent selon les besoins de la causette. 

Quand Ronsard écrit les Discours des Misères de ce Temps[4] (1562) en alexandrins, Boileau n’a pas encore sévi et le vers français n’est pas complètement codifié. Dans ce pamphlet qui fustige les protestants, Ronsard lutte « D’une plume de fer sur un papier d’acier » : contre la Réforme, il invite Catherine de Médicis, la Régente, à gouverner son peuple fermement, et à prévenir la mollesse qui pourrait s’emparer du Dauphin Charles IX, par une éducation solide et virile. Le peuple de France connaît un désastre sans précédent, car la doctrine protestante a remis l’Evangile aux mains de tous. Même les enfants et les femmes s’autorisent la lecture de la Bible :

Je suis plain de despit quand les femmes fragilles

Interpretent en vain le sens des Evangilles,

Qui debvroient mesnager et garder leurs maisons :

Je meurs quand les enfans qui n’ont point de raison

Vont disputant de Dieu qu’on ne sçaurait comprendre,

Tant s’en faut qu’un enfant ses secrets puisse entendre. 

L’auteur veut montrer que la doctrine protestante, étrangère et nouvelle, aux mains du peuple, des femmes et des enfants, sans l’intermédiaire du prêtre, a déjà ruiné le monde. Plus personne n’est à sa place, paysans et boutiquiers délaissent la terre et le commerce pour s’occuper de religion. La crainte de voir la hiérarchie sociale et ecclésiastique s’effondrer est exprimée par le poète dans Le topos littéraire du « monde renversé » : 

Ce monstre arme le fils contre son propre pere

Et le frere (ô malheur) arme contre son frere

[…]

L’oncle fuit son nepveu, le serviteur son maistre,

La femme ne veut plus son mary recognoistre.

Les enfans sans raison disputent de la foy,

Et tout à l’abandon va sans ordre et sans loy.

[…]

Morte est l’autorité : chacun vit à sa guise

Au vice desreiglé, la licence est permise.

Le désir, l’avarice, et l’erreur incensé

Ont sans-dessus-dessoubs le monde renversé.

La « plume de fer » sévit de façon martiale, s’il en est : dans l’avant-dernier vers, soit Ronsard pratique l’apocope sur incensé [ie « insensé »], c’est-à-dire l’annulation prosodique d’un e final non élidable. Soit, il emploie ici le mot erreur au masculin, bien qu’il l’emploie ailleurs au féminin. Dans le premier XVIème siècle, les noms historiquement féminins, originaires des mots latins suffixés en –or (error), ont été temporairement masculinisés. Les deux genres coexistent bien à l’époque dela Pléiade, avant que le féminin ne soit rétabli (sauf dans amour au singulier, honneur et labeur). La rime montre qu’il s’agit ici d’un emploi volontairement masculin. L’e féminin, débile, imbécile et surnuméraire, a été biffé par Ronsard, pour les besoins de la rime masculine. Il l’élide graphiquement en d’autres endroits du Discours, et à l’intérieur du vers également.

Il le peut bien. En effet, les traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance préconisent certains usages. Surtout, ils reflètent la perception de la langue, à un moment d’instabilité politique et linguistique. Amusons-nous donc à lire L’Art poétique français (1548), de Thomas  Sébillet : 

Chapitre VI. De la coupe féminine et en quels vers elle est observée. Du différent usage du e masculin et e féminin, et de l’élision du e féminin par l’apostrophe. 

Voilà l’apprenti tout prêt à bien faire un carme [ie un poème] français, si quelque difficulté que je veux lui déclarer maintenant, ne l’en retarde. Car cet e, vulgairement appelé féminin, est aussi fâcheux à gouverner qu’une femme, de laquelle il tient son nom. […]

[Quand il est] appelé masculin, [c’est] à cause de sa force et ne sais quelle virilité qu’il a plus que le féminin. […] L’e féminin se connaîtra plus aisément conféré avec son mâle : car il n’a que demi-son, et est autrement tant mol et imbécile, que se trouvant en fin de mot et de syllabe, tombe tout plat et ne touche que peu l’oreille. […]

Prononçant « aimée », « désestimée », tu sens bien le plein son du premier é masculin en la syllabe « mé » et le mol et flac son é en la syllabe dernière, e. Lequel (féminin, dis-je, duquel je vais te déclarer les lunes et éclipses féminines) tombant en la fin du vers […] le fait plus long d’une syllabe n’étant pour rien comptée, non plus que les femmes en guerre et autres importantes affaires, pour la mollesse de cet e féminin.[…]

Car encore que cet e féminin soit accompagné, il est néanmoins tant efféminé, qu’il ne peut oublier sa mollesse.

Thomas Sébillet et Ronsard conforteraient toutes les théories féministes et transgenres, qui convoquent l’œuf pour réhabiliter la poule dans sa lutte contre le coq. N’en déplaise aux esprits chagrins : la langue, quand elle s’établit ou se sent menacée, est à la recherche d’une boussole phallique.

Relisons La Disparition[5] : tout ce qu’une lettre peut cacher, ce qu’elle enveloppe dans son corps absent, fait émerger la signification dans le jeu de l’absence/présence. Et l’auteur de commenter : «  Il y a plein de E dans La Disparition » (Rêve n° 95 de La Boutique obscure[6]).

Notes

 

[1] Michèle Aquien, La Versification, PUF, « Que sais-je ? », rééd. 1998.

[2] Jean Mazaleyrat, Eléments de métrique française, Armand Colin, réed. 1990.

[3] Thomas Sébillet, Art Poétique français, in Traités de poétique et de rhétorique de la Renaissance, textes réunis par Francis Goyet, Le Livre de Poche, 1990.

[4] Pierre de Ronsard, Discours des Misères de ce Temps, in Œuvres complètes t. XI, STFM, rééd.. 2009.

[5] Georges Perec, La Disparition, Gallimard, « Imaginaire », 1969.

[6] Georges Perec, La Boutique obscure 124 rêves,  Denoël, 1973.

Bibliographie