Anorexie - boulimie. Le façonnage du corps (Éditorial du JFP, n°33, Érès, 2010)
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Auteur : Thierry Jean 15/06/2010
« Jusqu’à quel degré de distorsion un individu reste encore lui-même ? » s’interroge Milan Kundera[1] à propos de l’œuvre de Francis Bacon. Dans le même texte, il rapporte ce propos de Bacon : « l’homme réalise maintenant qu’il est un accident, qu’il est un être dénué de sens, qu’il lui faut sans raison jouer le jeu jusqu’au bout ». S’il apparente la solitude de Bacon avec celle de Beckett, c’est que tous deux, dit-il, se trouvent au même endroit de leur art respectif. Ils referment l’histoire et à ce moment de la fin des illusions, ils ne se confrontent ni à la société, ni à la politique mais à la matérialité physiologique de l’homme, au corps, le seul ecce homo, évident, pathétique et concret, car rappelle Bacon « c’est sûr, nous sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez un boucher, je trouve surprenant de ne pas être là, à la place de l’animal ».
Qu’est ce qu’un corps sans la condition d’un au-delà ? Qu’est ce qu’un corps dés lors que le ciel s’est vidé de son locataire? Non réductible à la chose en soi, il fait en effet toujours surgir de l’altérité, de l’Autre[2].
Agnès Baron, dans son article dans la revue du Débat de novembre 2009 dit que l’anorexique se regarde par morceaux, comme à l’étal du boucher. Il n’y a toutefois chez elle rien à vendre. Elle n’est pas sur le marché autrement que porte manteau, fétiche cadavérisé de l’étoffe du couturier.
Le premier numéro que le JFP a consacré à l’anorexie-boulimie aura montré une ligne de partage distribuant sa lecture clinique entre logique phallique d’un coté, tentative de s’en dispenser, de s’en affranchir de l’autre ; entre une clinique de la représentation sublimement négativée mais qui reste imploration au Père et une clinique de la présentation où la récusation du registre phallique dérobe au corps sa forme illuminée et glorieuse. Le terme de présentation est ici repris d’une remarque de Charles Melman dans L’homme sans gravité où, à propos des expositions anatomiques du plastonicien Gunther Von Hagens il soulignait la recherche de l’authentique, autrement dit non plus une approche organisée par la représentation et son éternel ratage mais le fait d’aller à l’objet lui-même. Question d’importance puisqu’elle annoncerait tout autant la disparition du sujet freudien, c'est-à-dire du sujet divisé, d’un sujet structuré par le fantasme inscrivant ainsi l’anoréxie-boulimie comme une des modalités cliniques de la nouvelle économie psychique.
« L’objet est-il atteignable ? » s’interrogeait Marcel Czermak, soulignant que le comble de la réussite, est d’être soi même cet objet « inanimisé », le plus ridicule et le plus éminent, c'est-à-dire le cadavre. L’anorexie-boulimie réalise-t-elle ce « vœu » ? A ce titre, elle ne constitue pas le succès de la solution baroque, ce pourquoi loin de susciter une luxuriance de la représentation, son corps se voit réduit à sa fonction étymologique, c'est-à-dire à celle de cadavre. De ce corps, elle veut s’en débarrasser. Cette réduction du corps en objet insécable interroge aussi le rapport de la théorie freudienne concernant la pulsion avec la vieille question biologique de ce qu’est une fonction. L’anorexie partage, en effet, avec la mélancolie et les formes catatoniques de la psychose le « privilège » de mort « sine materia », arrêt des fonctions qui reste pour les médecins réanimateurs une énigme.
Plus qu’aux avatars de la pulsion orale, plus qu’aux effets du consumérisme ambiant, c’est à ces questions que nous confronte l’apparition à un moment donné de l’histoire d’une maladie qui, pour reprendre la formule de Nicolas Dissez, exténue la représentation, qui, détachant le corps de toute référence phallique, le rend à son pur réel. De là provient sans doute l’effroi suscité par les photos d’Oliviero Toscani qui, en Octobre 2006, ont envahi les murs italiens mettant en scène, comme pour un cliché publicitaire, le corps nu décharné d’un mannequin anorectique : mime macabre d’une photo de mode exemplifiant un réel comme impossible à se supporter par la représentation. De là aussi cette étrange référence à la beauté dont elles se réclament, beauté étrange puisque aucunement référée à l’harmonie, aux proportions ou au sens commun, beauté étrange où ce « pour être plus belle » qu’elle profère ne regarde en rien l’image.
Notes
[1] Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard, 2009
[2] Jean-Jacques Tyszler, Journal Français de Psychiatrie N° 24
