Billets d'actualités

 
  • Imprimer
  • Envoyer

Allaitement et maternité

Auteur : Souad Hamdani 07/07/2010

Bibliographies Notes

Mme Badinter dans son ouvrage : Le conflit : la femme et la mère [1], attire notre attention sur le danger que représenterait pour l’émancipation des femmes, le retour à l’allaitement maternel comme à la maternité de façon générale. Ce retour s’inscrit, d’après l’auteur, dans le fil d’un mouvement naturaliste qui gagne aujourd’hui de plus en plus de terrain. Ce retour à la nature, prôné notamment par les écologistes, nuirait aux acquis obtenus par les mouvements d’émancipation des femmes.

L’auteur discute âprement et longuement les thèses des éthologues, des théoriciens de l’attachement comme du « care », qui alimenteraient, d’après elle, les thèses des naturalistes et des tenants de l’allaitement maternel. Quand à Freud, elle le range rapidement parmi « les théoriciens de la morale » (1, p. 90) sans trop s’attarder sur son apport. Elle ne cite pas Lacan. Je propose de traiter des thèmes de l’allaitement et de la maternité en se référant aux apports de ces auteurs. J’aimerai insister notamment sur l’importance du désir inconscient et de la notion de « pulsion », apports freudiens majeurs et qui ne sont pas explicitement mentionnés dans l’ouvrage. J’aimerai aussi situer ces deux thèmes, de l’allaitement et de la maternité, dans les dimensions du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire et articuler leurs liens dans ces registres en m’appuyant sur la théorie lacanienne.

Les réflexions que je propose font suite à la lecture du livre « Le conflit : « la femme et la mère » mais n’ont pas pour but de prendre position pour ou contre l’allaitement maternel, pour ou contre le naturalisme ou pour ou contre la « grève des ventres », thèmes principaux du livre. Elles proposent une lecture inspirée d’une pratique et d’un savoir psychanalytique qui se caractérise notamment par son caractère « pas tout ».

L’allaitement

D’un point de vue analytique, l’allaitement ne peut relever d’un quelconque « instinct » maternel. A l’instinct qui permettrait à la mère de savoir « instinctivement » répondre aux besoins de l’enfant et à ce dernier de savoir « instinctivement » ce qui le satisferait, la psychanalyse oppose la notion de « pulsion ». Avec la notion de pulsion, introduite par Freud [2] et largement développée par Lacan qui nous en parle comme d’une « fiction » [3], on s’éloigne de l’instinct comme du biologique et de l’organique. L’abord psychanalytique du nourrissage semble amener de l’eau au moulin de Madame Badinter qui s’élève contre ceux qui prônent « l’instinct maternel ». La psychanalyse s’éloigne de la notion d’instinct chez la nourrice humaine pour des raisons psychologiques c'est-à-dire qui résultent de la logique de la psyché et non pour des raisons idéologiques, sociologiques ou autres. A propos de la pulsion, Lacan commente le travail de Freud en disant : « mon propos est de... vous montrer que ce n’est pas si naturel que ça » [4]. Il ne s’agit pas que les psychanalystes dénoncent ni encensent le « naturalisme » que le livre « Le conflit : la femme et la mère » critique. Si la psychanalyse accorde une place primordiale au corps, elle en tient compte comme d’un corps « dénaturé », du fait qu’il est marqué par le signifiant et la lettre. C’est cette marque du signifiant et de la lettre qui constitue le corps comme tel.

La bouche du nourrisson, comme orifice, saisit le sein maternel qui n’est objet de la pulsion orale que du fait d’une coupure qui détache le sein du corps de la mère. Du fait du langage, le sein s’offre, comme objet pulsionnel. Par ce même orifice de la bouche, un autre objet est détaché, l’objet « voix ». Car les cris du bébé sont considérés par l’Autre maternel comme des « appels ». La pulsion d’invocation émerge et s’intrique à la pulsion orale. Le sujet en devenir se constitue dans le champ de L’Autre nourricier qui est aussi un Autre langagier, dans l’appel qu’il reconnaît lui être adressé. Cette reconnaissance, par l’Autre qui parle, du cri du nourrisson comme une adresse, enclenche le jeu de la constitution de la demande. La pulsion n’a rien de naturel, rien de biologique, elle consiste dans l’habillage langagier que l’Autre offre au sujet en devenir à ce qui émerge de son corps et qui fait retour sur l’enfant comme hypothèse de sa subjectivité. Dans ce jeu d’allers retours entre les orifices pulsionnels de l’enfant en voie de constitution et ceux de sa nourrice, la réponse à l’appel est un flot de paroles qui ordonne le flot de lait. La mère est éprouvée dans son corps comme dans sa structure symbolique langagière. Le corps de l’enfant s’éprouve à son tour, dans la mise en place de sa structure symbolique langagière. Le champ pulsionnel est ainsi bordé et ordonné en ce que la pulsion fait le tour du vide qui organise la structure langagière de la mère. L’objet de la pulsion évidé est ainsi dévoilé par le circuit de la pulsion et offre un réceptacle au représentant de l’objet perdu. L’objet sein est désigné et érotisé en même temps qu’il accède au statut d’objet perdu, l’objet perdu étant par définition, un objet qui n’est point de ce monde. Lacan en parle ainsi : « Le sein comme équivoque, comme élément caractéristique de l’organisation mammifère …représente bien cette part de lui-même que l’individu perd à la naissance et qui peut servir à symboliser l’objet perdu » [5].

Il dit ailleurs: « Dès lors, la valeur prévalente que prend l’objet, Le sein dans l’occasion ou la tétine... prend sa signification en tant que symbolique, il devient comme objet réel une partie de l’objet symbolique, la pulsion s’adresse à l’objet réel en tant que partie de l’objet symbolique » [6]. Lacan parle ainsi de sein ou de tétine sans différencier a priori l’allaitement au sein de l’allaitement artificiel, quand il traite de l’accès au registre symbolique de l’objet « sein ».

D’un point de vue analytique l’offre symbolique se superpose au don réel de lait. Le don lui-même devient ainsi symbolique. Lorsqu’elle prodigue le lait, la nourrice humaine prodigue aussi la parole. L’allaitement inscrit le nourrisson humain dans le registre langagier en l’inscrivant dans le circuit de la demande. C’est de la demande et de ses vicissitudes qu’émerge le sujet. Dans ce sens, l’allaitement est toujours un allaitement à la demande. Car c’est la dimension de la demande qui jugule le flux de la pulsion, dont « la constance de la poussée interdit toute assimilation à une fonction biologique, laquelle a toujours un rythme…elle n’a pas de jour ou de nuit » [7]. Madame Badinter s’élève contre la recommandation pédiatrique d’allaitement à la demande. L’opposition entre l’allaitement « à horaires fixes » ou l’allaitement « à la demande » ne peut se réduire à la pertinence, ou non, d’une prescription médicale alors que l’allaitement concerne chez les humains un sujet en devenir qui se constitue de, et par cette demande. Que l’allaitement soit à horaires fixes ne dispense pas des vicissitudes de la demande. S’il n’était prodigué que pour la survie de l’enfant et réduit ainsi à une conduite opératoire, l’allaitement pourrait n’être qu’une option alternative: Allaitement à la demande ou allaitement à horaires fixes. Mais chez les humains, l’allaitement est intriqué à la demande qui n’est pas une simple demande de nourriture, mais qui est toujours demande de ce que la nourriture ne satisfait pas.

Comme son titre l’indique, le livre traite du conflit mère-femme. J’aimerais émettre quelques réflexions à ce sujet et revenir sur la notion de « désir » d’enfant largement présente dans cet ouvrage en la rapportant à sa dimension inconsciente.

Le désir d’enfant.

Pour la psychanalyse, avant d’être mère, la femme qui nourrit est une femme habitée par le désir, le désir d’enfanter mais aussi un autre désir. Elle initie ainsi son bébé à souffrir de la « non réponse », à réitérer les demandes et à expérimenter le manque comme préalable nécessaire au désir. C’est parce qu’elle aborde le désir d’enfant de sa place de femme, au lieu de l’Autre, qu’une femme noue son désir d’enfant au désir d’un homme qui, lui, la désire elle. Elle n’est « pas toute » mère. Au moment même où une femme semble fondamentalement mère, au moment du nourrissage, la femme œuvre en elle prépare l’enfant au sevrage et aux lois symboliques aux quelles ce sevrage renvoie. Lorsqu’il incorpore le lait, le nourrisson l’incorpore d’emblée non comme un objet, mais comme un manque d’objet. Lorsqu’il s’inscrit dans le circuit de la demande, il expérimente l’inadéquation de tout objet à répondre à la demande fut-elle le sein de sa mère. Le bébé humain, tout comme sa mère, ne peut se fier à un quelconque « instinct » pour la satisfaction de ses besoins. Celle-ci est parasitée chez lui comme chez elle par l’exigence d’une autre satisfaction, absolument insatiable, celle de l’aiguillon du désir. « Dans quelle mesure la notion… que la mère est elle-même désirante, non pas seulement d’autre chose que de lui-même, mais désirante tout court, …est-il quelque chose qui pour le sujet peut être, va être plus décisif que tout ? » [8]. C’est dans ce sens que « l’adéquation parfaite entre la mère et l’enfant peut faire des ravages » si c’est l’« adéquation » que prônerait une certaine littérature « pro-allaitement », comme le mentionne l’ouvrage de Madame Badinter (p 143) [9]. Pour la psychanalyse, c’est dans l’écart, le manque d’harmonie complète que le sujet peut advenir, dans la dé complétude de l’Autre maternel primordial.

Chez les humains, l’allaitement associe aux dimensions réelle et symbolique la dimension imaginaire. La petite fille rêve du maternel bien avant d’être en mesure d’enfanter. C’est bien parce qu’elle expérimente le manque et le désir de ce qui manque qu’elle se choisit imaginairement des objets qui soutiennent son fantasme. Parmi ces objets figure l’objet enfant, l’enfant à porter puis l’enfant à nourrir. Cette dimension imaginaire et fantasmatique, qui est capitale dans la constitution psychique d’une femme, vient supplanter ce qu’il en est d’un « instinct ». C’est également dans le registre de l’imaginaire que l’image de l’enfant au sein de sa mère acquiert tout son impact, non seulement pour les deux protagonistes, mais également chez leur entourage familial et social.

L’allaitement maternel est ainsi loin d’être la simple administration d’une substance nutritive de qualité. Il donne accès aux dimensions : réelle symbolique et imaginaire spécifiquement humaines. Qu’il s’agisse d’un lait de femme ou d’un lait artificiel, qu’il soit prodigué par la mère génitrice ou par une nourrice (promue en cette circonstance : mère de lait dans les civilisations musulmanes) voire même qu’il soit donné au biberon par un homme ne change rien au fait qu’il s’inscrit et inscrit l’enfant dans ces trois registres : Réel, Symbolique et Imaginaire. Le petit humain bien fragile et très prématuré est dans un rapport à l’Autre nourricier qui le différencie radicalement des autres petits de mammifères. Le petit humain se nourrit de lait mais aussi de paroles et d’éveil à la sensualité. Dès cet âge il partage l’amour et les belles paroles au cours des repas et ce que ceux-ci soit « bio » (allaitement maternel) ou pas (allaitement artificiel).

La maternité

La maternité et le désir d’enfant chez une femme, autres thèmes principaux de l’ouvrage « Le conflit : la femme et la mère » gagneraient à être envisagés également dans les registres : Réel, Symbolique et Imaginaire tels que les a développés Jacques Lacan. De plus, il me semble important de tenir compte des bouleversements radicaux absolument inédits que connaît la reproduction humaine, du fait des progrès médicaux, alors qu’ils sont peu évoqués dans cet ouvrage.

D’un point de vue analytique, la maternité (tout comme la paternité d’ailleurs), ne se réduit pas à la participation au phénomène de la reproduction. La maternité continuera tant que les humains, inscrits dans ces trois registres, Réel, Symbolique et Imaginaire continueront à échapper à la maitrise totale que pourraient promettre les progrès de la science. Deux exemples cliniques banals peuvent l’illustrer :

Le premier exemple est que malgré la contraception, les femmes continuent de « tomber » enceintes dans le sens où, malgré la planification des naissances, le nombre d’avortements n’a pas diminué de la façon attendue et ceci même dans les pays industrialisés et chez les femmes les mieux informées. Au sein de la planification des grossesses « programmées » s’infiltre une autre planification, celle du désir inconscient.

Le deuxième exemple est que nombre de couples qui n’arrivent pas à avoir d’enfants pendant des années, en engendrent un au moment même où ils décident d’adopter !

La maternité échappe ainsi à la maitrise de la science, elle échappe de même au vœu naturaliste que critique l’ouvrage de Madame Badinter. La maternité est loin de représenter un simple processus « naturel » dans la vie d’une femme. D’ailleurs, lorsqu’une femme est confrontée au réel de l’objet « enfant », elle peut avoir un moment d’angoisse voire de dépersonnalisation. Il en est ainsi de cette femme qui me dit après son accouchement : « vous savez, j’ai eu un moment difficile, j’avais l’impression qu’il n’était (l’enfant) qu’un morceau de viande et je ne me voyais pas l’allaiter, je voyais mes seins comme des mamelles, si j’allaitais je serais une vache ! » D’avoir pu « se voir » l’a probablement sauvée de la bascule. Ce pouvoir qu’a eu cette femme de « se voir » a appelé le filtre de l’imaginaire à la rescousse devant l’irruption de l’enfant comme « réel » .D’avoir pu donner à ce « se voir » sa valeur métaphorique dans la langue lui a permis de faire du symbolique un barrage contre l’irruption de l’enfant comme réel. D’avoir pu s’adresser à un Autre a pu permettre le nouage de l’enfant réel à l’enfant imaginaire et à l’enfant symbolique. C’est ce nouage Réel, Symbolique et Imaginaire qui fait la spécificité de l’enfantement chez « l’animal parlant », dénommé « parlêtre » par Lacan.

Le désir d’enfant est ainsi comme tout désir humain d’une grande complexité. Il ne peut être réduit au discours courant d’une femme, donc à des données statistiques. C’est dans ce sens qu’il me semble difficile de tenir compte des données statistiques, même si elles se veulent rigoureuses pour tirer des conclusions sur ce qu’il en serait du désir d’enfant chez une femme, comme tendrait à le faire cet ouvrage. Chez une femme, le désir d’enfant n’est pas lié à sa volonté ni à son affirmation. Ceux-ci sont d’ailleurs très variables selon les étapes de sa vie. Nombre de femmes qui ont affirmé catégoriquement à un moment de leur vie ne pas vouloir enfanter, se sont retrouvées à recourir à l’impossible pour avoir un enfant à un autre moment. C’est souvent au moment où l’horloge biologique annonce que c’est l’ultime chance ! D’autres affirment vouloir des enfants et n’arrivent pourtant pas à en avoir alors que rien dans leur fonctionnement organique ne dysfonctionne. C’est bien l’illustration que c’est au-delà des leur volonté et de leurs affirmations que le désir opère.

Jusque là, seules les femmes ont eu le pouvoir de faire des enfants et de perpétuer l’espèce et de renouveler les générations. Pendant des siècles, les familles et les sociétés ont exercé un frein à ce pouvoir. Jusque là la vie était délivrée par les femmes à la descendance sous la forme d’un don, il n’y avait pas de rétribution pour cette fonction reproductive. Ceci engendrait une dette de vie chez la descendance. La communauté humaine était tributaire de la gent féminine pour sa reproduction. C’est ce pouvoir et cette dette qui peuvent expliquer que les familles et la société veillaient à contrôler rigoureusement les différentes étapes de la fonction reproductive féminine : sexualité, grossesse, accouchement et produit de cette reproduction. Pour que famille et société aient ce contrôle, les femmes ont du subir le pire. Il semble ainsi que le sexuel est corrélé à l’enfantement comme le féminin l’est au maternel dans le discours familial et social. Un pouvoir féminin occulte est à mettre en regard de l’oppression manifeste que subissent les femmes.

Avec l’avènement de la contraception la donne a changé. Elle a dissocié la reproduction de la sexualité et elle a par ailleurs donné un premier coup de canif au pouvoir féminin conféré par la maternité. Les avancées actuelles de la science entament de façon plus sérieuse le pouvoir de maternité. Elles procèdent à une disjonction sans précédent du sexuel et de la reproduction. Elles aboutissent à une réelle partialisation de la fonction de reproduction. Il y a séparation de la fonction utérine et de la fonction ovarienne et séparation de la gestation et du nourrissage. Madame Badinter note dans son ouvrage [10] que les femmes sont de plus en plus nombreuses à ne pas vouloir enfanter. Il leur sera possible, sous peu de pouvoir déléguer à d’autres une partie ou la totalité de ce processus reproductif. Il est possible alors que la reproduction soit sous traitée en tant que prestation partialisée. Elle serait confiée à des donneuses d’ovocytes et à des mères porteuses en attendant que les matrices artificielles soient au point ! On s’éloignerait alors certes de ces histoires naturalistes d ’« instinct maternel ». Mais ne court on pas alors le risque de réduire la reproduction humaine à sa seule dimension de réalité biologique ? L e processus d’enfantement ne deviendrait il pas un service rémunéré et les personnes impliquées dans ce processus des pourvoyeurs de services et des consommateurs de ces services ? La reproduction humaine constituerait alors un marché comme un autre, répondant aux lois de l’offre et de la demande. Le rôle des femmes dans cette reproduction sera à ce moment radicalement modifié et certainement moins important qu’il ne l’a été jusque là.

Il semble difficile de prédire l’ampleur et le retentissement de cette irruption du discours de la science dans la relation d’objet. Dans notre clinique analytique actuelle, nous écoutons le désarroi de femmes et d’hommes qui recourent à ces procédés de procréation médicalement assistée, jusque là le plus souvent pour des raisons de stérilité. Nous écoutons aussi le désarroi de femmes et d’hommes qui ont déclaré ou qui déclarent refuser d’enfanter pour diverses raisons rationnelles. Dans ces cas, nous retrouvons le désir d’enfant qui persiste, comme un désir complexe, singulier et en partie insaisissable. Il nous semble important de tenir compte de ce « désir » au sens que lui donne la psychanalyse au-delà de la volonté affichée, ceci d’autant plus que plane le risque de l’appropriation de l’enfantement par la science et le risque de marchandisation de ce processus. Ce discours scientiste ne me semble pas sans retentissement sur les sujets, dans la présentation actuelle de leurs plaintes ou de leurs fantasmes, dans le cadre même de symptomatologies névrotiques banales. Il en est ainsi pour ce jeune homme qui a des difficultés à aimer une femme qu’il désire comme à désirer une femme qu’il aime. Lors d’une séance il me dit avoir trouvé une solution à son problème, il envisage de donner son sperme à sa meilleure amie qui veut un enfant et de vivre avec elle pour élever l’enfant ensemble, en toute amitié ! Il en est aussi de même pour cette jeune femme célibataire de 36 ans qui se plaint de « l’épée de Damoclès de l’horloge biologique » qui menacerait son « vif désir d’enfanter », alors qu’en belle hystérique, elle multiplie les aventures avec des hommes mariés ! Un jour elle me déclare : « après tout aujourd’hui, un enfant je peux très bien le « faire » toute seule ! ». Cette infiltration du discours de la science dans le discours du sujet n’est pas sans évoquer ce que Lacan dit du sujet hystérique que c’est le sujet de la science. Ce discours scientiste donne une caution sociale à l’hystérie individuelle

Madame Badinter critique le féminisme différentialiste qui revendique les spécificités féminines contrairement au féminisme égalitariste. Le premier se rapprocherait selon elle du naturalisme qu’elle juge néfaste pour les droits des femmes. Il les ramènerait notamment à leurs fonctions de mères. Ce que l’on constate, en fait c’est que les acquis féminins sont essentiellement menacés par les lois du marché qui ruinent la possibilité de leur application effective. Le marché capitaliste peut parfaitement pervertir les propos du féminisme égalitariste comme différentialiste pour mieux exploiter la main d’œuvre féminine ou encore jouer des arguments de l’un contre les revendications de l’autre.

Pendant des millénaires, les femmes ont souffert de régimes économiques et politiques qui les opprimaient afin de contrôler la reproduction humaine et de s’assurer de la continuité de l’espèce. Aujourd’hui, le libéralisme économique et les politiques publiques et d’entreprises ne semblent pas préoccupés de ces problèmes. On n’a qu’à observer comment ils sont restés longtemps indifférents à la chute du taux de natalité dans les pays occidentaux. Il a fallu que cette chute atteigne des seuils qui menacent le renouvellement des générations pour que les états commencent à mettre en place quelques timides politiques favorables à la natalité. Des politiques qui comme le souligne Mme Badinter peuvent sournoisement remettre en cause les acquis des femmes dans le milieu du travail. On peut très bien imaginer que demain, des entreprises arguent des avancées de la science pour inciter leurs employées à se « faire fabriquer » un enfant par la médecine au lieu de l’engendrer elles mêmes. Cela serait en faveur de l’égalitarisme homme/femme mais seulement pour celles qui pourraient et voudraient y mettre le prix et quel prix !

Il me semble que ce qui menace l’émancipation des femmes comme la santé et l’épanouissement de leur progéniture voire le renouvellement des générations en occident, c’est le régime politique, économique et social actuel. C’est l’extension du libéralisme économique, du capitalisme à visage inhumain et de l’individualisme forcené qui est l’ennemi des femmes et des enfants. Les femmes se trouvent aujourd’hui largement fragilisées dans leurs revendications. Dans un premier temps, elles ont été soucieuses d’intégrer le milieu du travail au même titre que les hommes. Elles n’avaient alors pas d’autre choix que d’essayer de concilier ce travail et leurs tâches traditionnelles féminines et maternelles. Elles ont donné le change. Mais comme le souci de renouveler la force de travail par la maternité n’est pas une préoccupation des entreprises modernes, comme il a pu l’être dans une économie familiale antérieure, les employeurs d’aujourd’hui ne voient pas l’intérêt de se préoccuper de cette donnée. La grossesse et le nourrissage sont à leurs yeux des activités tout à fait « improductives » entravant la disponibilité, la rentabilité et l’efficacité de leurs employées. Aussi, outre les femmes qui choisissent de ne pas enfanter par « individualisme hédoniste », que Madame Badinter mentionne dans son ouvrage, beaucoup de femmes qui ne veulent peut être pas forcément faire la « grève des ventres » s’y trouveront peut être contraintes à leur corps défendant. La société capitaliste ne remercierait elle pas les femmes de leurs loyaux services de mères si elle pouvait « faire »les enfants en se dispensant de ces services ?

Notes

[1] Badinter E., Le conflit : la femme et la mère, Flammarion, Paris, 2010, 269 p.

[2] Freud S. « Pulsion et destins des pulsions », in Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1977, col. Idées, pp. 11-44.

[3] Lacan L., Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, 254 p.

[4] Lacan J., Idem, la leçon du 6 mai 1964.

[5] Lacan L., Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 180.

[6] Lacan J., La relation d’objet et les structures freudiennes, séminaire des années 1956-57, Ed. de l’A.L.I., leçon du 6 février 1957, p.175.

[7] Lacan L., Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 150.

[8] Lacan J., La relation d’objet et les structures freudiennes, séminaire des années 1956-57, Ed de l’A.L.I., leçon du 12 décembre 1956, p.72..

[9] Badinter E., Le conflit : la femme et la mère, Flammarion, Paris, 2010, 269 p.

[10] Badinter E., Le conflit la femme et la mère, Flammarion, Paris, 2010, 269 p.

Bibliographie