À propos des Mémoires (Revue La Célibataire, n°20)
Auteur : Thierry Florentin 19/07/2010
Dans l’avant-propos rédigé pour l’ouvrage de notre ami commun Robert Samacher [1], Sur la Pulsion de mort, dédié à la mémoire de son père et de tous les déportés, ceux qui ne sont pas revenus des camps, comme ceux qui ont survécu au totalitarisme nazi, Olivier Douville écrit que le révisionnisme et le négationnisme ne sont pas que des maladies de la mémoire. Elles sont d’abord et avant tout jouissance, jouissance de ne rien vouloir savoir, et ces jouissances doivent être prises pour ce qu’elles sont, à savoir des maladies de la langue. Poursuivant la logique nazie, elles en sont l’illustration même.
Aucun psychanalyste, nous dit-il, ne peut faire l’impasse sur cette rage méthodique de destruction du sujet et de la parole au cœur du XXème siècle, et nous en sommes encore aujourd’hui à devoir interroger les effets de cette conjonction hideuse de la médecine, de la biologie, et de la mort industrielle.
Il s’agit, pour la psychanalyse, souligne-t-il, de porter désormais toute son attention sur les effets de meurtre de langues et de mémoires, sur les effets de la réduction du sujet au réel de son corps, tels qu’ils se jouent aujourd’hui dans les rapports à la langue, à l’altérité, et aux diverses maladies de l’identité.
C’est cet esprit qui avait porté le colloque sur les mémoires, organisé en 2009 par Jean Jacques Tyszler et Rébecca Majster, magistralement commenté sur ce site par Michèle Dokhan Csergo et Dominique Désveaux [2], et dont La Célibataire publie dans ce numéro 20 les Actes d’une exceptionnelle densité.
Pourquoi dans ce numéro lisons nous les témoignages de grands historiens tels qu’Henry Rousso, ou Annette Wieviorka, ou les témoignages d’hommes exceptionnels, comme Serge Klarsfeld, Alexis Berelowitch, ou Arseny Roginski, avec autant d’intensité que les écrits des psychanalystes qui les côtoient dans ce numéro ?
C’est qu’à leur façon narrative dont ils nous expliquent comment ils s’y sont pris pour tenter d’approcher lachose, à savoir la folie irrationnelle des racines de la barbarie nazie, ou dans une moindre mesure de la terreur stalinienne, ils nous alertent à leur manière sur une tendance désespérément actuelle de notre société, de ne plus rien vouloir savoir de notre passé.
En effet, je réglerais d’emblée la question, de savoir s’il était ou non convenable de traiter en parallèle, dans un même colloque et dans une même revue, de placer les deux totalitarismes du XXème siècle, que furent le stalinisme et le nazisme.
Cette question fait courir le risque d’entrainer le lecteur dans une concurrence mémorielle, et de faire naitre un relativisme malsain, où tous les génocides seraient mis en continuité, de l’Arménie au Rwanda, de l’esclavage des noirs d’Afrique à l’extermination des Indiens d’Amérique.
Or, comme le souligne Pierre-Christophe Cathelineau, il s’agit d’une question de structure. Et c’est d’un russe particulièrement impressionnant et digne, Arseny Roginski, président-fondateur du Mémorial de Moscou que vient la réponse la plus explicite. En Russie, une grande majorité des citoyens se refuse à rouvrir le dossier des goulags et des exactions de Staline, car il s’agit d’une question d’identité nationale. Pour ce qui est des crimes nazis, il y a autre chose, qui est la faillite des consciences européennes, tombées dans l’abîme de la collaboration, ou pire, comme l’explique très bien l’historienne Anne Vincent-Buffault dans ce numéro, dans l’indifférence. Dans un cas, le refoulement est prescrit, pour cause de rétablissement de l’unité d’une nation, la nation russe. Dans l’autre, il est proscrit, et il n’y a pas d’autre alternative que de le combattre avec la plus farouche énergie, sous peine de perte morale, et d’une déchéance aux conséquences bien plus grandes que ce qui a été. Et il n’est pas assuré que les hommes politiques et l’intelligentsia européenne en aient la conscience, et la volonté. Et, comme l’écrit Olivier Douville dans la préface sus-citée, « l’abjection négationniste, dans l’Université française, s’y est trouvée à l’aise et bien logée, et cela continue encore aujourd’hui », dont il s’agit de se souvenir, et de ne pas cesser d’explorer.
Les effets délétères du négationnisme, nous les voyons dans notre pratique sous nos yeux chaque jour. Qu’est-ce en effet que le cognitivisme, pour qui il n’y a pas de Warum, de pourquoi, si ce n’est, sous le couvert de l’affirmation scientifique, la revendication décomplexée de l’abolition de toute mémoire, de toute dette, et de l’histoire du sujet ?
L’enjeu, finalement, de ce numéro, au-delà de la très grande richesse des sujets abordés n’est pas tant d’évoquer le passé, saluons à ce propos le courage et le professionnalisme du cinéaste Michaël Prazan, que d’aborder avec les meilleurs outils, ceux que nous donnent le savoir, et la connaissance, le temps dans lequel nous entrons à notre insu de plain-pied, celui de la techno-modernité : l’advenue d’un sujet sans histoire, conforté par le scientisme le plus réactionnaire, pavlovisme fourrier en son temps du stalinisme, servi, comme le rappelle dans ce numéro la philosophe et historienne Alexandra Laignel-Lavastine, par la passion d’ignorance, qui s’arrange des plus énormes déformations et occultations des faits, pourvu qu’on le laisse à sa jouissance sans entraves, et qui, au nom de cette jouissance, se prêtera demain à toutes les aventures, pour peu qu’un grand Un Unifiant l’y appelle, et qu’il y soit happé.
C’est en travers de cette Jouissance que se dressent avec conviction les contributions que l’on pourra lire dans ce numéro particulièrement grave de La Célibataire.
Notes
[1] R. Samacher, Sur la pulsion de mort. Création et destruction au cœur de l’humain, Hermann, Psychanalyse, Oct. 2009
[2] Voir sur le site : D. Désveaux (Résonances. À propos des journées sur les mémoires) et M. Dokhan-Csergo : (Quand les lois de la parole sont récusées : chronique des mémoires).
