À propos de La femme de l'Allemand, de Marie Sizun (Arléa, 2007)
Auteur : Norbert Bon 10/09/2009
Elle est nommée "la femme de l'Allemand", elle a eu une histoire d'amour avec un soldat allemand pendant l'occupation. La petite fille qui raconte n'en sait pas beaucoup plus, elle sait qu'à cette époque, c'était mal et qu'il ne faut le dire à personne. On n'en parle pas, ça ferait du mal à sa maman. Elles vivent toutes les deux, chichement et un peu bizarrement bien sûr, mais la petite est heureuse. N'était ce souvenir épouvanté qui revient dans les cauchemars, ce souvenir de la route où la mère, subitement menaçante, l'entraîne : "Non, maman, non !". Et cette angoisse qui monte lorsque sa mère se met à parler trop fort avec une voix grave, à chanter Le temps des cerises, à passer des nuits à faire de la lessive. Peu à peu, on comprend, en même temps que la petite, que sa mère est malade, qu'il faut admettre ce que d'autres disent, qu'elle est folle : maniaco-dépressive, diront les psychiatres de Sainte Anne (c'était avant qu'ils n'aplatissent cette affection sous le terme débile de "bipolaire"). Alors, les hospitalisations pendant lesquelles la petite va chez ses grands parents, des "bourgeois", qui ont rompu toute relation avec sa mère et n'en disent jamais rien. Sans doute depuis cette histoire de l'Allemand. La petite grandit. Par bribes, les choses se disent, se nomment : elle s'appelle Marion, sa mère Fanny. L'Allemand, on ne saura jamais comment il s'appelait, il serait mort sur le front de l'Est. Elle est la fille de l'Allemand, longtemps ça lui suffit, avec une photo d'un soldat de la Wehrmacht, non moins anonyme, découpé dans un journal de l'époque. Et, semble-t-il, un Autre d'où elle raconte à la deuxième personne du singulier. Sans pathos ni psychologisation, elle raconte cette enfance, puis cette adolescence, ce détachement douloureux de cette relation où la haine vient le disputer à l'amour au fur et à mesure que les crises se répètent et que Marion comprend que Fanny ne guérira jamais. A continuer à la protéger, elle se perd. Alors se résoudre à l'abandonner, la trahir. Pour aller là où les quelques signifiants qui la constituent l'appellent... Et le lecteur de se laisser porter par ce magnifique texte de Marie Suzin pour déchiffrer, avec les yeux de la petite fille grandissante, le monde où elle se constitue à travers le prisme de la folie de la mère.
