À propos de "Suicide et alcoolisme en Bretagne au XXe siècle. Sociologie-Histoire-Psychanalyse", de Jean-Yves Broudic (Ed. Apogée, 2008)
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Auteur : Norbert Bon 19/03/2009
Les explications sociologiques de l'alcoolisme et du taux de suicide en Bretagne (évolution socio-économique rapide, question linguistique, matriarcat supposé) sont ici discutées et mises en question. Sociologue et psychanalyste, Jean-Yves Broudic montre comment ces phénomènes qui supposent une mise en acte singulière ne peuvent se comprendre sans la prise en compte des phénomènes psychiques inconscients qui y sont à l'oeuvre. Ainsi l'acte suicidaire est analysé comme l'impossibilité de certains sujets d'assumer leur dette symbolique et une tentative de la payer réellement avec son corps. Après un retour sur les théories freudienne et lacanienne du deuil, l'auteur propose la notion de "don réel", oxymore pour rendre compte de l'impasse subjective que rencontrent certains sujets. Mais quel est donc ce Réel qui fait retour à défaut d'une inscription symbolique ? C'est ici l'histoire qui est convoquée pour rechercher les évènements traumatiques qui ont pu survenir dans le passé (massacres, guerres, violences...) et se transmettre à travers les générations, à leurs descendants, sous forme de symptômes ou troubles psychiques : "La petite histoire singulière de chacun au sein d'une structure familiale particulière peut ainsi être nouée à la grande histoire politique et sociale." L'auteur rapporte et analyse ainsi divers exemples tirés de la clinique comme de la littérature, où le geste suicidaire apparaît comme tentative du sujet de faire lien réel avec un ascendant décédé dans des conditions tragiques. Il en arrive à la conclusion que "dans ces populations qui connaissent un grand nombre de suicides sont survenus des évènements qui ont mis à mal cette fonction symbolique et altéré la transmission inconsciente entre générations." Le même type d'analyse -de l'examen des données sociologiques à celui des processus psychiques en jeu, à partir de la clinique et de la littérature, comme des brèves de comptoir-, appliqué aux conduites alcooliques, conduit, quelque soit leur diversité, à mettre en exergue la dé-métaphorisation de la langue, les aléas de l'identification primordiale et le désaveu du père, en rapport avec des catastrophes, non élaborées psychiquement, privées ou publiques, survenues dans les générations précédentes.
Mais dès lors que dans une population comme celle de la Bretagne, on observe une surreprésentation à la fois du suicide et de l'alcoolisme, se pose la question de "ce que l'histoire a pu y produire comme réel toujours présent psychiquement..." L'auteur relève là trois phénomènes déterminants : l'extrême pauvreté de cette région jusqu'au milieu du XXe siècle, avec son corolaire, une forte fécondité et une forte mortalité infantile, la forte mortalité et morbidité chez les hommes en raison de l'importance des activités maritimes, et, surtout, longuement et précisément analysées, les surmortalité et sur morbidité liées à la grande guerre de 14-18, dans ces régions rurales, avec leur cortège de veuves, d'orphelins, de handicapés, d'endeuillés, de démunis qui rendent la mort à la fois omniprésente et obscène. D'où le refoulement, voire le déni des effets de la mort de masse et du trauma. D'où aussi, dans une région où, en 1920, 30 % des femmes sont condamnées à être veuves ou célibataires, ce "matriarcat psychologique" apparent qui s'accompagne d'une héroïsation des disparus et d'une phallicisation de leur corps sur les monuments du souvenir et... dans les coiffes des bigoudènes dont la taille est passée de quelques centimètres à l'aube du XIXe siècle à près de 33 en 1940 !
L'auteur est ainsi conduit, au-delà de la question spécifique de la Bretagne, à analyser comment "le réel traumatique et l'angoisse afférente traversent les générations et peuvent être présents chez les descendants." Il s'appuie pour cela sur les écrits princeps de Freud et Lacan, comme ceux plus spécifiques d'Allouch, Davoine ou Ginestet-Delbreil mais aussi sur ceux des écrivains comme Camus, Bergounioux, Rouaud, Beckett, Proust... dont les témoignages éclairent sur la manière dont "ce qui a été bafoué, altéré du symbolique à une génération peut réapparaître dans le réel dans les suivantes." Ainsi, ce livre rigoureux et documenté présente, au-delà de son titre précis mais restrictif, le plus grand intérêt méthodologique pour la compréhension de notre clinique actuelle dans son articulation aux analyses sociologiques, où la dimension historique doit être réintégrée pour prendre en compte les effets des évènements passés, notamment traumatiques, sur la trame symbolique d'une société. Car si Lacan a fort justement remis l'accent sur la structure et la synchronie, il convient de ne pas oublier que pour être subjectivé, le savoir doit être transmis, essentiellement par la langue et la parole et qu'il arrive que ce qui ne cesse pas de ne pas s'écrire, un "savoir réel", se transmette à travers les générations.
