À propos de "Retour sur la question Juive" d'É.Roudinesco
Auteur : Danièle Weiss 06/07/2010
Elisabeth Roudinesco a présenté son dernier livre : Retour sur la question Juive dans le cadre d’un séminaire mensuel à la Sorbonne regroupant des chercheurs en Sciences Humaines. Voici un compte-rendu et quelques commentaires, suite à cet exposé.
Sartre a employé le premier, ce titre : la question juive, pour un livre écrit en 1961, dans lequel il argumente que le juif est une création de l’antisémite. Le développement de cette thèse s’inscrit dans sa vision paradoxale de la liberté existentielle par laquelle, nous sommes condamnés à être libres, tout en étant soumis au regard d’autrui. Dans l’ouvrage cité, Sartre soutient cette question à partir de discours antisémites.
E. Roudinesco distingue l’antijudaïsme chrétien de l’antijudaïsme des lumières. Dans ce dernier, il est surtout question de s’émanciper du religieux (Voltaire...). L’antijudaïsme est différend de l’antisémitisme. Ce dernier phénomène a pris des traits politiques en France à la fin XIXème, début du XXème :(Renan, Drumond, Gobineau) alors qu’en Allemagne, il est issu de la philosophie raciale de la supériorité Aryenne.
L’auteure situe son propos dans l’histoire des idées et des évènements, en prenant pour appui des figures d’intellectuels juifs ou d’antisémites notoires. Elle argumente aussi contre la représentation de certaines personnes qualifiées à tort d’antisémites.
Elle décrit Herzel comme un maniaco-dépressif portant : la haine de soi juive, ami de l’antisémite Drumond. Il va cependant accomplir un retournement au moment de l’affaire Dreyfus et prendre la tête du mouvement Sioniste naissant. Herzel souhaite un état des juifs et non un état Juif, ouvrant ainsi aux multiplicités culturelles et religieuses.
E. Roudinesco s’attarde ensuite sur le paradoxe de la relation Freud-Jung sur cette question :
Freud se revendique comme juif. C’est un homme des lumières, antiherzel et antireligieux. Il n’est pas favorable à la création d’un territoire dans lequel le peuple Juif va devenir un peuple comme un autre. De plus, il a une vision prophétique sur l’avenir : Il écrit dans une lettre en 1930 « Choisir les lieux saints où les peuples vont s’entretuer, est une catastrophe ». Cependant, il va soutenir la création de l’Université de Jérusalem et sera heureux de s’y rendre.
Jung est placé par Freud à la tête de l’IPA pour éviter la dénomination de la Psychanalyse comme une science Juive. Puis, Freud va rompre avec Jung, car il ne soutient pas sa définition d’un inconscient propre à chaque peuple.Jung va par ailleurs collaborer avec les Nazis au nom de la différence hiérarchique des peuples. Il est antisémite, mais aussi sioniste, au nom de la nécessité pour les peuples de s’inscrire dans un ancrage territorial. Au moment de la création de l’Etat d’Israël, on fait la distinction entre les juifs de territoire, les bâtisseurs d’un socialisme dans un seul pays par les Kibboutz et les juifs de la diaspora, assimilés ou religieux.
On a qualifié aussi des philosophes comme Mendelssohn, Gerson Scholem : juifs des lumières, porteurs d’une pensée universelle et laïque à la différence des juifs orthodoxes de la tradition.
La pensée d’A. Arendt est proche de celle de Freud. Pourtant, elle a parfois été accusée d’antisémitisme à propos de son livre : Eichmann à Jérusalem. La philosophe a également écrit que l’antisémitisme fut salvateur, car il a maintenu la cohésion de la communauté. L’écrivain Maurice Blanchot, ami de Levinas, a été désigné malencontreusement d’antisémite, car avant la guerre, il a sympathisé avec l’extrême droite fasciste.
E. Roudinesco insiste sur les confusions actuelles entre l’antisémitisme et la dénonciation de la politique Israélienne dans les territoires Palestiniens occupés. A ce propos, on a classé à tort : E.Morin, Chomsky, Genet parmi les antisémites. Mais L’antisionisme peut aussi cacher un caractère antisémite. Si Chomsky n’est pas antisémite lui-même, ses disciples le sont.
Le négationnisme est le véhicule le plus apparent de l’antisémitisme de nos jours : En France : Forisson, homme de lettres, utilise une rhétorique particulière, reprise par J.-M. Le Pen, président du Front national, quand il déclare que les fours crématoires ne sont qu’un détail de l’histoire.
M.Onfray, est qualifié par E. Roudinesco, d’anarchiste Proudhonien. Dans sa haine contre la Psychanalyse, il développe aussi finalement une thèse antisémite. Il s’est disqualifié dans sa tentative de déboulonner Freud.
La judéité se définit dans cet essai, par rapport à des figures individuelles juives ou antisémites avec la complexité qui les caractérise (voir aussi toutes les appellations différentes que nous avons soulignées).
On peut aussi s’interroger sur le fait que cette question n’est pas abordée par des figures collectives comme les institutions regroupant les membres de la communauté, et par les mouvements culturels ou associatifs, qui ont su préserver même pendant la guerre, cette appartenance et sauver des vies. En France, depuis l’émancipation des juifs en 1789, où ils sont reconnus comme citoyens individuellement, l’Etat depuis Napoléon, a facilité la création d’institutions juives pour des objectifs divers et parfois indignes comme l’UGIF sous Vichy. De nos jours, de nombreuses associations recouvrant l’ensemble des tendances politiques, philosophiques ou religieuses sont proposés à ceux qui veulent approfondir la culture et la pensée juive dans les textes avec apprentissage ou non de l’hébreu.
Cependant, la représentation de son appartenance reste particulière, du fait de la dispersion des lieux géographiques des familles d’origine, de l’utilisation autrefois des langues yiddish ou judéo-arabe et des manifestations culturelles et traditionnelles s’y rapportant. D’où la complexité du trait : Juif.
Mais il y a une constante dans l’histoire, jusqu' à la fin de la deuxième guerre Mondiale : la persécution des communautés, en Europe et en Russie!
On peut trouver des éléments d’explication, hormis le Christianisme et l’accusation du meurtre de Jésus, puis de meurtre rituels, dans des traductions de la bible où les juifs sont désignés comme le peuple élu ou peuple premier : Le peuple qui a fait alliance avec le grand Autre. Le peuple, porteur du Nom et de la Loi du Père. Le peuple qui, sous la conduite de Moïse a détruit les idoles pour adopter la Loi des dix commandements.
Le peuple, dont le seul territoire fut le Livre. La bible a fait d’Israël, à sa naissance, un peuple errant et nomade avec Abraham. L’installation en Palestine a été de courte durée dans le temps de l’histoire, suivi par la dispersion dans l’exil après la destruction du second temple.
Levinas dans : Difficile Liberté [1] s’interroge sur la disposition innée d’Israël au sacrifice involontaire, à son exposition à la persécution. Non pas qu’il faille penser à l’expiation mystique qu’il accomplirait comme une hostie. Etre persécuté, être coupable sans avoir commis de faute, n’est pas péché originel, mais l’envers d’une responsabilité. D’une responsabilité pour l’Autre.
Selon les pays et selon les époques, les persécutions se sont succédées de même que les interdits ou les privilèges accordées par les princes, ce qui désignaient les juifs : « à part » des autres, mais toujours dépendant du discours du Maître à leur égard.
Jankélévitch [2], après la guerre déclare « Nous n’avons en en commun que d’être, les uns et les autres, des survivants …On est là, on ne sait pas comment par une distraction de la Gestapo ! … Il y a eu dans nos vies d’affreuses tragédies qui nous ont marqué pour toujours et qui nous différencient des autres… »
Pendant la guerre, et jusqu’aux années 1960, il s’agissait de ne pas se faire re/marquer et en même temps, de ne pas se laisser absorber par la masse. Faire reconnaître sa singularité, dans la particularité, semble encore aujourd’hui, prépondérant.
Quand un sujet parle de son appartenance de prés ou de loin à la communauté juive, il s’oblige à dire d’où il parle, à quelle culture et à quelle histoire personnelle ou sociale, il se rattache.
Pendant des siècles, la non- participation des juifs à l’histoire du monde, excepté sous un angle philosophique ou littéraire (Spinoza, Montaigne, Cervantès…) s’expliquait par sa condition de minorité persécutée. Le sionisme a renversé cette tendance.
L’état d’ Israël reste une passion commune à tous, à l’Est comme à l’Ouest, en Orient comme en Occident … La veille de l’arraisonnement des bateaux des ONG par les militaires Israéliens, Libération titrait en première page : Ces intellectuels juifs qui critiquent Israël : La diaspora s’écharpe sur la politique d’Israël.
Depuis l’événement des « bateaux pour Gaza », les journaux du monde entier multiplient leurs analyses sur le choix d’Israël d’utiliser la force, qualifiée de « fuite en avant », plutôt que la diplomatie pour le processus de paix et ainsi de s’isoler de la plupart des opinions publiques occidentales . Espérons que la raison l’emporte enfin sur la passion.
