A propos de « Contre l'épisode » d'Esther Tellermann
Editions Flammarion, 2011.
Auteur : Pierre-Christophe Cathelineau 22/06/2011
Parler contre l’épisode s’inscrit dans la lignée de poèmes et de textes qui d’être entés sur la tragédie et l’histoire- pensons à Racine ! – dit la douleur d’une intrigue au dénouement sans pitié, mais aussi le recours de l’écrit pour que cesse la douleur.
S’il est vrai que selon Lacan l’invention, et certainement l’invention poétique, relève de la contingence, comme ce qui cesse de ne pas s’écrire, ou encore ce qui cesse, (virgule) de s’écrire, alors l’œuvre d’Esther Tellermann, toute en force de rythme et d’implosion contenue, porte loin la lecture de l’épisode et son interprétation par le Verbe, aussi loin que le peut cette prosodie singulière, faite de séquences brèves- un mot, deux mots, un verbe- et déroulée sur la page pour être dite, en scandant verbes et substantifs, comme s’il s’agissait du halètement d’un souffle entrecoupé.
Tel est le style d’un poème où le rythme fait loi dans le souffle de la parole. Mais l’autre fulgurance de ce style est sans doute recueil après recueil une attention aigue pour cet écart où séjourne la science du poète, je veux ici parler de l’écart maximum de la métaphore dont les noms de réel, symbolique et imaginaire sont présentés dans le nœud borroméen par Lacan comme le prototype. Il signifie ce grand écart sur l’axe paradigmatique entre des noms qui dès lors touchent au réel, en l’occurrence au réel du nouage.
Car la recherche de cet écart est aussi ce qui inspire tout un courant depuis Paul Celan de la poésie contemporaine dont Esther Tellermann est sans doute la plus actuelle représentante.
Entre le classicisme d’une tradition certes ancienne et la modernité d’une forme qui s’émancipe ainsi des clichés poétiques et des fleurs de rhétorique trop bien connues, voilà sur quelle ligne de crête court la phrase d’un poème qui de ce point de vue peut déconcerter un lecteur en mal de mièvrerie, sans toutefois que le dépassement de certaines limites n’aboutissent comme avec les surréalistes à une dislocation de l’imaginaire.
Rythme et effets de sens novateurs dans les images qu’ils sollicitent, tels sont les ingrédients d’une magie dont le propos est bien d’aller contre l’épisode, mais également de s’appuyer contre lui pour dire autre chose de cet épisode et rejoindre par ce geste la tragédie antique.
Pour qui sait lire, tout est d’ailleurs dit de la tragédie en acte dans le poème en ouverture de ce recueil à méditer comme une énigme dont le sens s’éclaire de l’intensité même des scansions qu’elle déploie :
Deux dénoncent
il entre
en eux
fait résonner
la force
il entre
dans l’œil
inverse la fraction.
Puis
dénude
l’ongle
oui
il
a
répandu l’acide
à l’intérieur
a
supposé l’accord
à la pointe
de l’insomnie.
Ce recueil est à lire d’une traite comme cette marche au bord d’une faille dont le poème fait parfois mieux entendre l’incise que les échos d’une cure analytique.
