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À propos d'égalité

Auteur : Jean-Pierre Lebrun 22/12/2010

Bibliographies Notes

Une note du psychanalyste Heitor Yankelevich1 m’interpelle : Combien de fois devons-nous intervenir, auprès de parents d’un enfant, pour lequel on demande une analyse, et leur dire, pour répondre à leurs interrogations sur les préséances, que l’égalité sociale et politique entre l’homme et la femme n’est pas forcément isomorphe à leurs fonctions de père et mère. L’égalité des sexes, étant presque toujours entendue comme absence de différence, ne facilite pas aux enfants la séparation d’avec leur mère. Notre époque sera celle où l’on aura connu - et cela ne fait que commencer - la plus violente révolte contre la différence des sexes comme référence réelle des sujets. Et il est bien possible que cette révolte constitue le socle d’une autre forme historique de défense contre le malaise dans la civilisation.   

Nous avons longuement explicité ailleurs2 en quoi l’égalité ne rendait pas plus facile l’accès à la différence des places que suppose la faculté de langage. Mais à l’occasion de plus d’une expertise d’enfants, nous avons pris la mesure de la pertinence de ce qu’avance notre collègue. Ainsi la petite Charlotte qui ne fait pour dessiner sa famille, que dessiner deux familles, celle de papa et celle de maman, de part et d’autre d’un trait vertical large et puissant qui divise la feuille en deux parties égales. L’ensemble de ses difficultés de comportement attestent par ailleurs de sa peine à devoir faire avec ces deux milieux complètement hétérogènes que le divorce de ses parents alors qu’elle avait trois ans, lui a laissé en héritage. 

Effectivement, là où il aurait dû s’agir de profiter de rencontrer un homme-père et une femme-mère dans leur rapport forcément dissymétrique, Charlotte se voit contrainte à son insu de faire avec ce avec quoi les deux adultes qui l’ont conçue se sont montrés incapables de pouvoir faire. Et leur incapacité, non contente de s’entériner dans un divorce, se prolonge et se poursuit dans la vie quotidienne de leur petite fille au travers de cette garde alternée présentée comme la seule capable de séparer de manière égale - donc juste ! - les positions respectives de père et de mère. On pourrait argumenter en avançant que, comme le disait Clausewitz, si la guerre était la continuation de la politique, en l’occurrence la garde alternée est la continuation de l’incapacité des parents à soutenir leur relation irréductiblement dissymétrique même si elle égalitaire socialement et politiquement. 

Mais la nouvelle donne ne fait là que commencer car, bien évidemment, une autre conséquence va être, comme le soutient avec beaucoup de justesse notre collègue, que ne sera pas facilitée pour Charlotte la séparation d’avec la mère. Pourquoi donc, est-on légitimement en droit de se demander ? Parce qu’elle sera laissée comme deux fois face à l’Autre dont il s’agira de se désassujettir sans recours possible à une figure tierce tant la tiercéïté de la figure parentale autre aura été réduite dans l’égalité imaginaire à laquelle les deux parents se sont contraints. 

Nous sommes là devant ce que j’appelle une famille bimonoparentale constituée de deux fois un parent plutôt que face à un véritable couple. Il ne s’agit pas ici de discréditer l’égalité politique et sociale des sexes désormais au programme de la démocratie, il s’agit de prendre acte qu’il ne suffit pas de la déclarer telle pour qu’elle soit ! De plus, si même elle était telle, il convient encore qu’elle intègre l’asymétrie inéluctable dans laquelle se trouvent les positions respectives d’homme et de femme, et donc forcément aussi bien celles de mère et de père. L’égalité démocratique prétendue ne peut être atteinte en effet que si chacun des deux partenaires dépasse la relation inégale où l’un est l’enfant de l’autre - ce qui était évidemment le cas du patriarcat où la mère était en fait l’enfant du père - tout en intégrant qu’il n’est pas possible de se contenter d’une relation égalitaire là où de toutes les façons, l’altérité viendra mettre fin au règne du même.

Il y va donc là d’un énorme paradoxe, à savoir que l’égalité démocratique aussi bien intentionnée soit-elle ne peut venir à bout de la condition d’inégalité effective qui est celle des êtres humains même si, politiquement, ils sont, dans le cadre de nos démocraties, virtuellement égaux. Il faut pour arriver à ses fins ajouter l’immense travail de la culture qui va contraindre et aider chacun à transformer la violence à laquelle il devra se confronter lorsque surgira la dissymétrie inéluctable. C’est malheureusement ce travail qui aujourd’hui semble souvent oublié et c’est pourquoi nous avons lourdement insister sur ce qui constitue le vrai programme de l’incertitude démocratique, celui de soutenir la division entre égalité virtuelle des sujets de droit et disparité des places qu’exigent les lois du langage.

Notes

1 H. Yankelevich, Du père à la lettre, dans la clinique, la littérature, la métapsychologie, Erès 2003, p. 85.

2 Je renvoie à J.-P. Lebrun, La condition humaine n’est pas sans conditions, Denoël, 2010. 

Bibliographie