À poil les zéneux… Ah ils en veulent ! À la psychanalyse
billets : addictions
Auteur : Jean-Louis Chassaing 28/12/2010
Jean-Louis Chassaing ; psychanalyste,
non-addictogogue et non-tabacocalogue,
amateur de cigares. Bonne année !
Un petit opuscule, fort dense et quelque peu décousu, contre la psychanalyse – encore ! – vient de paraître. Je n’en donne pas les références, ne voulant en faire la publicité et ne souhaitant pas qu’il soit acheté. Moi-même l’ai d’ailleurs volé pour ne pas donner contribution financière. Ne cherchez pas ce n’est ni dans une librairie parisienne ni une de ma ville, mais dans une librairie que je n’aime pas, dans une ville que je déteste.
Ils zont mis le paquet les bougres ! Il y a Onfray bien sûr, qui n’en finit pas de se relancer dans les ouvrages de hall de gare, Van Rillaer, qui n’en finit pas de rancœur et de ne pas se débarrasser de l’analyse (il aurait du trouver mieux pour sa thérapie tout de même depuis le temps), Bricmont, qui n’en finit pas d’être le vrai du vrai de La Science, d’autres encore mais tous de grands noms de la science ! Impressionnant ! Je me dis vraiment que mes études de médecine et de psychiatrie, bien trop longues et si denses, ne pèsent pas lourd à coté de ces scientifiques régulateurs de la morale sociale versus la morale physicienne (ça va ensemble il parait !). Shit ! Justement, c’est à propos d’un autre Grand que j’aimerais parler, un professeur aussi, Lagrue qu’il s’appelle – ça l’fait, Lagrue ! – et même qu’il accuse, car ce sont dans cet opuscule moult accusations hargneuses et haineuses à l’encontre de la psychanalyse, il accuse donc le fait que la psychanalyse a laissé mourir nombre de petits jeunes qui prenaient leur pied – de grue ? Je ne peux pas résister malgré et le sujet et l’accusation folle ! – avec des drogues que Lagrue connait bien (comme expert j’entends, pas comme ce satané Freud qui se défonçait à la coke durant un temps et aux cigares ensuite !!!). On connait d’ailleurs les succès du dit Professeur Lagrue, qui a guéri tout le monde et surtout les alcooliques d’antan et d’aujourd’hui. Je ne sais combien j’ai de mon coté guéri des toxicomanes, je n’ai pas compté, désolé. J’ai bien essayé d’en remettre quelques uns dans leur situation de base, de départ avant qu’ils ne me consultent, exactement, scientifiquement, ce qui ne fut pas facile, et de ne pas les suivre pour voir la différence mais les biais m’ont parus insurmontables. Je n’ai sans doute pas fait les mêmes études que Lagrue.
Mais auparavant un mot sur Onfray. Je ne suis pas objectif comme lui ; je n’aimais déjà pas l’écouter, sur France Culture je crois, il y a des années ; il me saoulait – au secours Lagrue, faut trouver remède scientifique à ça ! Bref, c’était une débâcle verbale qui pour mon compte – et selon mon interprétation – Aïe !... un gros mot non scientifique ! – témoignait d’une certaine enflure du savoir, des connaissances. Un mélange infâme selon certains de mes amis (les liens avec eux se sont d’ailleurs renforcés depuis, je ne sais pourquoi !), un bijou brillant selon d’autres. Je ne pouvais juger, n’ayant pas suffisamment de connaissances (encore ! Zut !). Mais c’était pour moi insupportable. Bref je n’ai pas accueilli le bouquin sur Freud avec l’objectivité qu’il méritait certainement, étant lui-même d’une objectivité toute « bricmonienne » ! Pas étonnant qu’ils se retrouvent. Mais lorsque j’ai entendu Onfray parler à la télé de « l’épisode cocaïne », j’ai bondi, puis ai dormi tranquille. Quelle tarte à la crème ! Parce que là je connaissais ! Il ne parlait d’ailleurs pas de « l’épisode cocaïne » - ça c’est Jones ; on peut pas lire en trois mois de vacances tout Freud dans le texte et dans toutes les traductions, tout Lacan (là ce sera plus facile !), écrire 600 pages de défouloir haineux et lire Jones, faut pas trop demander ! – mais il disait que Freud avait écrit la Traumdeutung complètement bourré de coke ! Tout de go ! Aucune référence aux études sur la cocaïne de grande finesse à l’époque, aucune référence au contexte historique, aucune remarque sur un certain Merck (un nom de labo, pour les ignares qui ne connaissent que Servier !) et d’autres, intéressés par la coke mais moins avancés cliniquement et scientifiquement que Freud. Certes, Freud en a pris, il a aimé, a étudié, curieux comme pas un, les effets, en a délivré, prescrit, a été contacté par deux labos pour comparer la qualité des deux cokes (ça s’appelle « essais thérapeutiques » quand ce n’est pas Freud mais Lagrue qui fait ça !)… Mais Freud n’a pas été le seul à s’intéresser à la cocaïne ; des ophtalmos, des militaires, des labos nous l’avons dit, et ça avait commencé aux Etats-Unis, classieux non ? Il y a eu des dégâts, des querelles, des débats… Nous avions du expliquer cela au Professeur Deniker, l’Histoire, qui était parti sur ce même terrain : « Freud assassin… S’est trompé, etc. ».
Et voilà Lagrue qui remet ça, courageux d’être accompagné des petits copains ! Du bon Deniker, qui lui au moins œuvrait seul… D’ailleurs, et là ça devient grave, Lagrue rapporte à l’envi et en conclusion, morbide et agressive, un propos d’un autre patron, Debray-Ritzen, connu lui aussi pour sa souplesse d’esprit, propos qui me fait froid dans le dos. Lisez bien :
« Les thérapeutiques néfastes et les pratiques irrationnelles et erronées ne s’évanouissent qu’avec la disparition physique de leurs promoteurs et disciples »[1].
Effrayant non ?
Moi qui suis abonné dès ses débuts à cette excellente revue de débats et de discussions scientifiques Alliage – et qui m’en régale ! je suis choqué de ces propos d’un éminent scientifique dans cette autre Revue dont je parle ici. Il est vrai que la Revue Alliage quant à elle, qui accueille parfois et sans concession des articles de psychanalystes, quitte à les critiquer mais cette fois intelligemment, a pour Directeur de la publication Jean-Marc Lévy-Leblond, et à la rédaction beaucoup d’autres noms fort respectables. Il est vrai que la Revue Alliage est éditée par l’association ANAIS – joli et poétique – avec l’aide du ministère de la Culture et de la Communication, du ministère de l’Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie, du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, du Conseil général des Alpes Maritimes, et avec le concours du Centre national du livre[2]. Cet éloge n’engage que moi. Il y a faire science et faire science. La lecture des écrits d’Isabelle Stengers, farouche opposante à la psychanalyse-pour-faire-science, est autrement plus argumentée. Car argumentés ces articles ne le sont pas, débordants qu’ils sont de haine ! D’où vient-elle, scientifiquement parlant évidemment... ? Car la haine est scientifique. Des dysrégulations neurochimiques voire neurophysiologiques sans doute ; génétiques ? Sont-ils ces gens là de la même famille ? Il semblerait ! Faut-il traiter Lagrue, Debray-Ritzen, Onfray, scientifiquement assurément ?
Dans le champ des toxicomanies il y avait aussi le célébrissime Gabriel Nahas, un homme de guerre de haut niveau, récompensé, mais un scientifique contesté. Parti en guerre contre le haschisch, et expérimentateur aux essais et aux interprétations scientifiques quelques peu « orientés » dès le départ, il répétait souvent que, se promenant enfant je ne sais plus si c’est au Maroc ou en Algérie, avec son père, ce dernier lui avait montré un homme croupissant dans la rue et avait dit à son futur scientifique de fils : « tu vois les effets du haschich, ne devient jamais comme ça ! ».
Onfray, Lagrue, un bon geste : quelques séances sur un divan ! Pour vous ce sera encore plus long et encore plus cher… Van Rieller vous le confirmera, il a pas assez payé… et il paye encore il me semble !
Alors comme caution Lagrue cite Deglon et Dugarin. Et là encore, comme avec Onfray, nous avons droit à des déformations, à des propos empruntés pour servir la cause de « la disparition physique des psychanalystes » ! J’ai connu ces deux copains de nos galères dans le champ respectable des toxicomanies. Deglon, rencontré au cours de colloques, fut un des premiers à prescrire et à défendre sans aucune animosité la méthadone. Il me disait sans me convaincre que cela lui permettait de suivre plus régulièrement les personnes toxicomanes en analyse – il se disait psychanalyste, de même qu’Annie Mino qui travaillait en Suisse également. Puis les données politiques, les études scientifiques et sans doute quelques résultats heureux, à court ou à moyen terme (je discutais alors avec Jean-Pierre Jacques à Bruxelles, psychanalyste et prescripteur de méthadone de longue date) les embarquaient vers la thérapie chimique principalement et non essentiellement, selon des analyses intelligentes. Charles Melman a eu semble-t-il, d’une façon plus argumentée selon la théorie psychanalytique, cette proposition : il faut prescrire, et pas n’importe comment. Dugarin, de Fernand-Widal, assistant chez le Professeur Gorceix, souvent irrité par la psychanalyse ou plutôt par les psychanalystes, qu’il fréquentait et avec lesquels il discutait, a toujours été un clinicien et un sémiologue de la psychiatrie sans je crois se prendre pour un scientifique parce qu’il prescrivait de la méthadone !
Ces racontars utilisés par nos si peu-joyeux zéneux de la psychanalyse ne sont pas sérieux ! Ils déconsidèrent les avancées scientifiques, et plus grave encore l’idée que l’on pourrait se faire, eux qui œuvrent « pour le bien être du peuple ! » de l’homme de science.
Le ton que je donne à mon propos est à la fois amusé, et inquiet… de tant de haine !
Notes
[1] Lagrue, Gilbert, Professeur honoraire à l’Hôpital Albert Chenevier de Créteil ; Centre de Tabacologie. In Psychanalyse : les dessous du divan ; Hors-série de l’AFIS, Science… et pseudosciences ; Revue de l’Association Française pour l’Information Scientifique. Monsieur est membre du Comité de parrainage – scientifique ! – de l’association AFIS.
